A considérer l'immensité du ciel et de l'espace, à imaginer des milliers de galaxies dispersées dans le vide, plus que Pascal saisi d'effroi, je tombe dans une sorte de stupeur, et alors cette pensée m'envahit : "cela n'a pas de sens!" La disproportion, la démesure est telle qu'aucune représentation n'est possible, l'imagination elle-même cédant au vertige, dans l'affolement de toutes mes facultés. Qui sommes-nous pour juger, mesurer, calculer l'inconcevable? Je le sais bien, il est des astrophysiciens qui s'ébattent dans ces immensités, qui soupèsent les distances, se débattent dans des spéculations sur la naisance et la durée des étoiles, l'incurvation de l'espace, jouant des milliards d'années lumière comme s'il s'agissait de mètres et d'hectomètres, mais je me demande souvent s'ils ne perdent pas la boule à l'aune de leurs extravagances. Certains même soutiennent qu'il existe non pas un univers mais des milliers, des millions, et plus encore, jusqu'à nous précipiter dans une sorte de psychose de l'illimité. La science poursuit légitimement son travail d'exploration, cela va sans dire, mais le profane que je suis est renvoyé à son incapacité constitutive : "cela n'a pas de sens". Au rebours on peut estimer que voilà une excellente occasion de philosopher sur les limites de l'entendement, et en tirer leçon de modestie. Car au total, que savons-nous? Etrangement, toutes ces découvertes éblouissantes ne modifient guère notre position dans le monde, et nous ne sommes guère plus avancés qu'à l'époque des cosmologies de Thalès ou d'Anaximandre. C'est un peu moins faux, mais non pas ostensiblement plus vrai. Et de toute manière, que l'on soit partisan d'un plurivers infini ou d'un unique univers limité, en quoi cela nous concerne-t-il, au bout du compte? La science est admirable, elle suscite et excite de nobles facultés de connaissance, elle a sa dimension poétique propre, elle fait rêver, s'étonner, admirer - pour nous jeter dans un embarras plus grand encore : docte ignorance qui supplée, sans rien changer, à l'ignorance simple, avec quelques questions de plus, et la conscience accrue du non-savoir.

Cette impression de non sens radical je l'éprouve très souvent, en d'autres domaines encore : on s'acharne à vivre, un jour de plus, encore un jour, et cela fait bientôt un mois, une année, deux années, dix années, et au bout du compte, comme les feuilles d'automne, on sèche, on dépérit, on glisse  au trépas. Je veux bien qu'on se trouve d'excellentes raisons de vivre, utilité, plaisir, devoir, responsabilité, ou tout simplement la voix de la nature qui nous incline à perséverer dans son être, sans doute, mais après, sous le regard de la raison, qu'est-ce à dire, sinon que cela n'a pas de sens? C'est et toujours encore un absurde radical, injustifiable, que nous trouvons à l'origine des choses, aussi absurde que l'immensité inconcevable de l'univers, ou l'infiniment petit, ou l'organisation de la société, ou la guerre, ou l'égoïsme indécrottable des humains et la lutte des espèces pour se continuer à l'identique à travers les siècles des siècles. C'était, somme toute, une croyance fort habile et élégante de s'en remettre à une divinité tutélaire, responsable et garante du sens : "Dieu ne fait rien au hasard, même si ses voies sont impénétrables". Que voilà une réponse éclairante! "Dieu, asile de l'ignorance" déclare Spinoza. Mais si l'on découvre que le roi est nu, que le Grand Autre, bien que nécessaire à fonder en droit le rapport entre les hommes, n'est qu'une convention, un artifice de la raison, sans contenu ni visage, simple forme  priori, alors que se passe-t-il? L'absence de sens, l'Absens fait une irruption fracassante dans la conscience, emporte toutes les certitudes, exhibe la vacuité essentielle de toute représentation. Moment terrifiant et sublime, sublime de terreur et de beauté. Car il y a de la beauté, et cela ne fait qu'ajouter à l'énigme. Après tout le ciel pourrait être essentiellement laid, la terre noire,  les étoiles éteintes, noir et gris  pour l'éternité, mais non, la mer est sublime, le ciel infiniment varié, les arbres réjouissent nos coeurs, il y a de séduction à vivre dans ce monde en dépit de toutes les laideurs. La beauté qui nous enchante ajoute à l'illusion, projette une illusion de sens, conspire à l'hypnose générale, et redouble la déception.

Il faut en prendre son parti : l'Absens est le statut du réel. Les hommes s'en accomodent fort bien, en général, et tirent de leur propre fond de quoi alimenter l'instinct de vie. L'imaginaire offre ses services, et nous voilà pourvus de croyances, d'idéologies diverses et variées, d'idéaux et de valeurs, auxquelles chacun brûle de sacrifier sa vie. D'où la fureur, la violence et la guerre. Mais cela occupe, distrait, fait passer le temps. Et l'on tue le temps en espérant le vivre. Telle est la tragi-comédie des hommes.

On dira: "Mais quel est l'intérêt de visiter les zones grises de l'Absens? N'est ce pas là nécromancie, nécrophagie, nécropathie?" Ma foi, que chacun fasse selon son coeur. Il y eut, dans l'histoire humaine, quelques originaux pour s'interroger sur le fondement. Ceux-là, en bons médecins, ont diagnostiqué la folie ordinaire, folie du sens. L'Absens n'est pas une idée confortable, ce n'est même plus une idée. Elle ouvre à l'abîme de la vérité. Aussi importe-t-il de s'y frotter.