Que se passe-t-il lorsque le langage se dérobe, que le sujet se trouve soudain privé de l'usage des mots, que les mots semblent soudain vidés de toute substance, glissant, inodores et déqualcifiés, à la surface des choses? L'habitude, cet écran souverain qui nous permet en temps normal d'user librement et confortablement du langage, qui nous met à distance du réel, ne fonctionne plus, ni la logique ordinaire, ni le sentiment de maîtrise, et alors le monde semble pris de folie, les choses se mettent à tourbillonner, entraînant le moi dans une sarabande déchaînée. Cette étrange panique est décrite par Virginia Woolfe dans un court essai intitulé "La maladie". Elle remarque combien la santé "des gens d'aplomb", de ceux qui courent à la conquête du monde, est plombée par une méconnaissance ordinaire et nécessaire de cet univers d'en dessous, eux qui vivent à la surface, qui manient les objets et les projets pour maintenir leur  flamboyante santé. Mais il suffit d'être terrassé par une grippe pour que le monde se délite, que les mots s'échappent de leur fonction d'usage, et que le moi lui-même perde ses contours. Alors se produit une étrange conversion : le regard s'ouvre à l'existence de phénomènes jusque-là inaperçus, noyés dans l'habitude et l'affairement. Le ciel, soudain, révèle ses couleurs, ses nuages, ses mouvements incessants, sa poésie singulière, d'autant plus singulière qu'elle était là de toujours et que jamais nous n'en prenions conscience. Les mots se révèlent inaptes à dire cette merveille silencieuse. Il faudrait des mots nouveaux, tout proches du corps, sensuels, et charnels, éminemment subjectifs, pour coller à l'expérience vécue, la dire sans la déformer. Et le malade, alors, se découvre poète, mais poète en souffrance, gémissant sur sa propre inaptitude. Entre panique et ravissement le sujet entr'aperçoit la profondeur inouïe d'un monde, à la fois extérieur et intérieur, d'une contrée de neige inviolée qu'il voudrait explorer, mais qui indéfiniment se dérobe à la prise. Nous ne parlons pas volontiers de ces expériences de désaississement quand le corps retrouve sa prééminence sur l'esprit, et s'ingénie à dérouter la langue.

Peut-être connaissez-vous "la Lettre" de Hugo von Hoffmannsthal. Ce jeune poète prodige, chéri des Muses, qui avait publié plusieurs recueils poétiques fort prisés, se trouve tout soudain dans l'incapacité d'écrire. Il décide de narrer cette expérience en se projetant dans le siècle d'Henri VIII, confiant à Lord Chandos le soin de le représenter dans une missive destinée à Francis Bacon. L'analyse qu'il fait de cet échec doit retenir toute notre attention. C'est une totale déroute du langage, un délitement, une apocalypse. Que se passe-t-il quand l'édifice symbolique s'effondre? Epuisement, angoisse, perte de mémoire, sensation de vertige, écoulement dans le vortex d'un tourbillon universel qui emporte les choses, et le moi lui-même, dans un vide sans nom. Et parallèlement à cette panique absolue, ce qu'il appelle "sa révélation", comme si les choses, et souvent les plus banales, un seau abandonné dans le jardin, un chien au détour du bois, acquéraient  une existence extraordinaire, une sorte de présence absolue, muette et formidable. Dans le rayonnement tournoyant des choses le poète se vit lié et fondu à la vie universelle, rendu à l'évidence d'une immanence totale, confondu à la souveraine clarté du monde, habitant extatique d'un univers enchanté, qui est lui-même tout en étant indifféremment le tout.

Un commentateur parlera de crise schizophrénique. Peut-être. Mais Hoffmannsthal n'est pas un schizophrène, c'est un poète. C'est sans doute l'apanage douloureux du poète de se tenir au plus près de la faille, boîtant et claudiquant plus qu'un autre, d'avoir une prescience tragique et jubilatoire de ce qui se tient et se meut sous les haillons de la langue, origine et source de toute parole, de toute création. Il expérimente dans sa chair le poids de la convention, sa tranquille et fallacieuse certitude, dont il soupèse la tromperie, la mascarade, rêvant d'une langue absolue qui ferait coïncider mot et chose dans la lumière. Mais toute sa création, déchirée par le savoir de l'impossible, creuse un sillon de chair meurtrie qui atteste, pour les hommes, le sacrifice sanglant de ce qui fut et qui ne sera plus. Le poète est celui qui témoigne de cet écart salvateur, qui le dénonce, et témoigne de son inanité.