La cause proche c’est l’ignorance. En effet c’est elle qui sous-tend les constructions mentales, les désirs, les volitions, les représentations, « le monde » tel qu’il est senti, perçu, pensé par ce qu’il est convenu d’appeler un sujet. Cette cause proche est plus efficiente, plus effective que les deux autres couramment citées, la soif et l’aversion. C’est l’ignorance qui rend compte de la puissance, aisément reconnaissable, de la soif et de l’aversion. Progresser, dans l’analyse, vers l’élucidation de l’ignorance, est déjà un grand travail, difficile, méritoire, et libérateur.

Le terme d’ignorance prête à confusion.  Il ne s’agit évidemment pas d’un défaut d’érudition ou de culture, d’une ignorance simple. Plutôt d’une méconnaissance, d’un défaut de conscience qui entraîne des illusions tenaces, comme celles du libre arbitre, de la souveraineté du moi, de la réalité substantielle des idées et des choses. D’où ce rejet mille fois réitéré de la conception éternaliste, le rappel mille fois réitéré de l’impermanence (anicca), de la non-substantialité du moi (anatta), dont la marque sensible est dukkha : le caractère insatisfaisant de tous les dhammas (choses, idées, représentations). De cela il est possible de prendre conscience, quel que soit par ailleurs le degré de culture. L’enseignement est en principe accessible à toute intelligence normale, aux paysans comme aux brahmanes.

L’ignorance est la cause proche. De quoi ? De la perpétuation du sansara, entendons, fort concrètement, de l’aliénation aux idées fausses, de la servitude mentale. Mais cette cause est elle-même une conséquence, selon un jeu de double détermination, ou de causalité circulaire, effet de cause et cause d’effet. Parler en terme de causalité est en fin de compte inefficace : la cause se dérobe à l’analyse, se perd dans la nuit des temps, se dilue dans l’indéterminable. Aussi mieux vaut-il décrire les choses selon le principe de conditionnalité : « si ceci est, cela est ; si ceci advient, cela advient ; si ceci n’est pa,s cela n’est pas ; si ceci cesse, cela cesse ». De cette manière on pourra examiner les rapports d’interdépendance et les conditions de la cessation. Par exemple la soif est l’attachement fiévreux à tel objet, la passion de convoitise et d’appropriation. Cette passion exprime une ignorance fondamentale quant à la nature de cet objet abusivement élevé au titre d’idéal, donc la méconnaissance de son caractère impermanent, périssable et insatisfaisant. Si cette ignorance cesse, l’objet sera désidéalisé, ramené au statut ordinaire des choses ordinaires, et la passion disparaîtra, sinon en un jour, du moins au fil du temps, avec le progrès de la connaissance.

Un tel travail de décomposition analytique n’est possible que si le sujet expérimente une profonde lassitude intérieure, une grande souffrance dans l’appropriation toujours évanouie, toujours manquée de l’objet idéalisé, s’il désire lui-même en finir pour recouvrer sa liberté. Une compréhension purement intellectuelle ne saurait suffire. C’est la souffrance qui fait agir : noble vérité de la souffrance.

Si vraiment on aspire à découvrir la cause des causes, remonter la pente fatale de la causalité du malheur il n’y a qu’une réponse possible, mais il n’est pas sûr que sa formulation soit de grand intérêt : c’est le sansara lui-même qui est la cause, cause universelle, sans fondement, sans origine et sans fin, hormis la sortie définitive hors du cercle  qu’opère celui qui se délivre. Il est vain d’attendre un sauveur, un héros, un changement social ou politique, une brusque mutation des conditions d’existence. « Soyez à vous-même votre propre flambeau ». La libération, si elle est possible, sera  l’œuvre de celui qui en fait le chemin.