Dans un de ses discours, le plus redoutable peut-être, intitulé "La cause originelle", Bouddha expose les diverses étapes d'une totale et radicale désidentification. Le but de la démonstration est clair : l'homme s'attache à toutes sortes de représentations, s'identifie à elles pour y fonder son existence subjective, s'y maintenir dans l'être, quels qu'en soient par ailleurs les souffrances et les déboires. Seul celui qui est passé par le "grand dégoût", qui a mesuré la puissance de l'illusion et brisé les chaînes de l'attachement peut parvenir à l'extinction de la soif : le nibbana. Cette leçon de désillusionnement intégral ne fut pas comprise par les Brahmanes. C'est le seul discours qui s'achève sur cette note négative : "Mais les moines ne se réjouirent pas des paroles du Bienheureux". Essayons de voir pourquoi.

Bouddha commence par énoncer les identifications corporelles : la terre ( le corps solide, les os, les muscles, les organes etc). L'eau (les liquides corporels), le feu (coeur, chaleur), l'air (la mobilité). Quoi de plus naturel, de plus immédiat que de s'identifier à son corps propre, d'y voir son soi, de le croire à soi, de le considérer comme sien ? Suis-je mon corps ? Ai-je mon corps comme une propriété inaliénable ? Mais la perception de l'impermanence devrait me guérir de cette identification, si je vois "mon" corps se dissoudre irrémédiablement, glisser vers l'annihilation. 

Viennent ensuite des identifications plus subtiles : les êtres, les déités, le Maître des êtres, Brahma, les figures mythologiques. Mais ce ne sont que des constructions mentales, des projections de désir, des fantasmagories, des rêves éveillés. En passant, Bouddha rompt définitivement avec les philosophies indiennes contemporaines qui prônent l'identification de l'Atman au Brahman  (Tu es cela), telle qu'elle s'expose dans les premiers Upanishads. Aucune fuite vers l'Absolu, quelle qu'en soit la définition, ne saurait nous délivrer de l'attachement au sansara. 

Puis il considère les états mentaux supérieurs tels qu'ils sont recherchés dans les systèmes de méditation (les jhana), en vigueur dans l'Inde classique, supposés nous donner l'accès à la Béatitude : la Sphère de l'espace illimité, la Sphère de la conscience illimitée, la Sphère du vide, la Sphère de ni-perception ni non-perception. Ces expériences intuitives préparent peut-être le méditant au détachement par rapport au corps et à la matérialité, mais représentent également des risques d'attachement, de fixation mentale à des résultats somme toute provisoires et instables. Elles sont, comme toute chose, soumises à l'impermanence. En toute rigueur ce ne sont que des constructions mentales, plaisantes mais éphémères, et à ce titre elles doivent être également abandonnées.

Même analyse pour les catégories métaphysiques comme l'unité, la multiplicité, le tout, et comble du comble, le nibbana lui-même. A chaque étape de cette impitoyable progression il répète en refrain :" il considère la terre, l'eau, le feu, l'air (...), la multiplicité, l'unité, le tout, le nibbana comme nibbana. Ayant considéré le nibbana comme nibbana, il pense "nibbana", il s'identifie avec le nibbana, il pense à la façon du nibbana, il pense "le nibbana est mien", il se réjouit du nibbana. Et pourquoi cela ? A cause de son ignorance".

Que nos brahmanes ne se soient guère réjouis de ce discours, il y a de quoi, surtout si l'on considère qu'en Inde le brahmane est vénéré pour son savoir, sa relation supposée avec le divin, sa position élevée dans l'ordre hiérarchique. Que reste-t-il de nos prétentions, de nos illusions, de nos projections après un tel travail de déminage ? Même le nibbana, considéré comme l'aboutissement de la quête, le Souverain Bien, il faut l'abandonner, s'en détacher, s'en libérer!

"Il comprend le nibbana comme nibbana, mais ayant compris le nibbana comme nibbana, il ne pense pas "nibbana", il ne s'identifie pas avec le nibbana, il ne pense pas à la façon du nibbana, il ne pense pas "le nibbana est mien", et ne se réjouit pas du nibbana".

La démonstration est claire : il faut se détacher de toute identification, sans exception. Même des plus hautes valeurs, qui sont encore des pièges. Et de l'Enseignement lui-même, qui n'est qu'un radeau pour traverser la rivière et qu'on abandonnera sur l'autre rive. "J'ai cultivé bien des fois cette métaphore du radeau afin de vous rappeler combien il est nécessaire d'abandonner les vrais enseignements, pour ne rien dire des faux" (Le soutra de la maîtrise du serpent).

Peut-être, comme ces bons brahmanes, êtes vous, cher lecteur, pris de vertige! C'est bon signe, car vous comprenez, au delà du simple intellect. Il y a en effet une dimension d'impossible dans ce projet, à entendre dans un sens un peu spécial : non que cela soit irréalisable, je n'en sais rien, mais impossible comme représentant une frontière de l'esprit, devant laquelle on s'arrête, avant de faire, on ne pas faire, le saut. Aucune représentation de l'"autre côté" n'est possible, puisque toute représentation se fait de ce côté-ci, dans la sphère du sansara. Ce que serait l'autre rive est inconnaissable et inconcevable. Pour le savoir il faut sauter. A chacun de voir si l'aventure lui agrée.

Ce que nous pouvons dire - c'est pensable mais non connaissable - c'est que les grandes questions, du moi, du sujet, de l'existence, de la non existence, de la délivrance, reçoivent de cette éclairage inattendu, une inquiétante et sublime attraction. On l'a souvent dit, mais l' a-t-on compris : il faut mourir pour naître.