« La forme matérielle est semblable à une écume

Les sensations sont pareilles à une bulle d’eau

Les perceptions sont semblables à un mirage

Les composants volitionnels sont similaires à un bananier

La conscience est pareille à un spectacle illusoire ». (Phena Sutta)

 

Ce texte présente la conception canonique des cinq agrégats (corps, sensations, perceptions, volitions, conscience) qui ensemble constituent la forme de l’individualité. L’intention est claire : il s’agit de ruiner la confiance spontanée que nous prêtons à chacun de ses éléments, et à l’ensemble comme tel. D’où une série de comparaisons destinées à faire sentir l’insubstantialité, le vide et l’impermanence. Le corps (la forme matérielle) est comme une écume : « toute forme matérielle n’est autre qu’une chose vide, nulle et sans substance. Quelle substance peut-on trouver dans une forme matérielle ! ». Les sensations sont comme une bulle d’eau, les perceptions comme un mirage, les composants volitionnels comme le cœur introuvable d’un bananier, la conscience comme un spectacle illusoire. Pour chacun des agrégats la conclusion est la même : une chose vide, nulle et sans substance. De même, forcément pour le tout apparent, l’individualité globale, qui n’est pas une substance stable et permanente mais un flux plus ou moins continu de processus physiques et mentaux.

L’intention n’est pas théorique : le comprendre intellectuellement ne suffit pas. On pourra discuter à l’infini, opposer les thèses, peser et contrepeser sans avancer d’un pouce. En fait c’est un support de méditation, dont la validité doit se mesurer par la pratique. En examinant sans concession, en voyant clairement l’insubstantialité des choses on en perd le désir, on se délivre de l’attachement aveugle : ceci n’est pas moi, ceci n’est pas à moi, je ne suis pas ceci, ni en partie ni en tout. Désidentification méthodique : c’est la rage d’être, superbement dénoncée chez nous par Montaigne (« d’où prenons nous ce titre d’être, nous qui ne sommes qu’un éclair dans la nuit éternelle ») qui se voit, ici, réfutée par l’observation. Mon corps se transforme sans cesse et irrémédiablement vieillit, mes sensations sont fluides, mes perceptions évanescentes, instables et éphémères, mes désirs et volitions, pusillanimes, « ondoyantes et diverses », et ma conscience un théâtre d’ombres fugitives. Hume demandait : qu’est-ce que le moi ?  Si j’écarte mes sensations, impressions et idées il ne reste plus rien, le moi n’est rien sans les contenus de conscience, pas même une scène de théâtre, pas même une ombre :  un pur néant.

Les formulations abruptes de ce soutrâ pourraient égarer le lecteur : « nullité, mirage, illusion », tout cela est bien sévère, et pourrait conduire à une conception nihiliste. Il n’en est rien : les événements physiques et mentaux ne sont pas inexistants, puisqu’on les observe, c’est leur valeur de vérité qui est interrogée. Progressivement, au fil de la méditation, nous parvenons à un niveau de conscience supérieur qui nous fait voir la caducité, la vacuité de toute chose au monde, la fluidité universelle, le flux du devenir et du redevenir, où nous-mêmes, emportés, déportés sans recours, nous pouvons prendre la mesure de l’éternel écoulement.

Sénèque, dans une inspiration héraclitéenne, écrivait : «  volentem fata ferunt, nolentem trahunt » : le destin porte celui qui consent, entraîne celui qui refuse. Et de fait on ne peut arrêter le cours du Fleuve. Mais Bouddha ne dit pas qu’il faut s’abandonner au destin, ni s’en remettre à la Providence. Nous avons en nous-mêmes les ressources pour nous libérer de l’attachement. La racine de tous les maux c’est l’ignorance. Aussi, est-ce bien par la connaissance que l’homme « devient son propre refuge ».