De la LANGUE,  et de l’IMPASSE

 

 

 

 

 

La langue est un système de signes. On croit naïvement qu'à chaque signe linguistique - à chaque mot - correspondrait une chose. Cela est vrai dans la désignation directe : voici un arbre, une chaise, un mouton. Mais c'est fort problématique pour les mots abstraits, dont la référence est quasi introuvable. Je dis liberté, mais où est la liberté, à quoi la reconnaîtrai-je? On peut avoir l'impression que la langue organise une sorte de délire d'interprétation, juxtaposant à la réalité une grille de lecture obligée, contraignante, d'autant plus perverse qu'elle est invisible. Il faut nous rendre à l'évidence: le mot n'est pas la chose. Je sais ce qu'est un chien, mais le mot chien n'a jamais mordu personne.

C'est la convention qui soutient le rapport entre le mot et la chose, rapport à la fois immotivé et nécessaire, si je veux me faire entendre de mes semblables. Mais il serait fort périlleux d'en tirer une validité autre que communicationnelle. Le langage n'est pas le réel.

Philosopher c'est d'abord prendre acte de cette coupure, afin de se défaire d'une illusion, d'un fétichisme du mot. Le mot n'exprime nullement une substance, une qualité essentielle de la chose, comme l'ont cru certains idéalistes, fanatiques du concept. N'en concluons pas qu'il faut rejeter le langage. Il permet de signaler certaines avancées du savoir, mais il ne saurait contenir le réel en soi et par soi. C'est le mérite éternel des sceptiques d'avoir ouvert une large brèche dans l'édifice pompeux de la philosophie, ouvrant toits et fenêtres, vent debout, et comme Héraklès d'avoir purgé les écuries d'Augias!

De par sa nature même le langage repose sur un impensé originaire, à savoir la représentation inconsciente d'une culture, sur l'univers, le monde, la nature, les forces essentielles, les éléments, le monde animal, les dieux et les hommes. Nous ne pouvons comprendre les Grecs, par exemple, qu'à la condition expresse d'explorer les représentations fondamentales telles qu'elles s'expriment dans Homère, Hésiode, dans la mythologie. C'est évident si l'on veut avoir quelque intuition du culte de Dionysos ou des tragédies antiques. De même, grâce aux travaux de François Julien, nous pouvons entrevoir ce qui soutient la pensée taoïste, autrement inintelligible. Par réfraction nous pouvons entrer en rapport avec notre propre impensé culturel européen, et nous déprendre un peu des fausses évidences concaténées dans nos langues. Par exemple : les langues européennes sont centrées autour du concept de l'être, issu lui-même de la construction grammaticale attributive, telle qu'elle s'exprime clairement dans Aristote : Tous les hommes sont mortels, or Socrate est un homme, donc Socrate est mortel. Peut-on concevoir une culture qui ne définit pas, ne cherche pas à extraire du mot une supposée substance constitutive, et nous voilà, au sens propre, dans un autre monde!

Relisons les dix tropes d'Enésidème : ils malmènent gaillardement notre incorrigible propension à définir.

La langue organise le jeu des différences, sans lesquelles aucune construction référentielle, aucun dire n'est possibe. L'homme n'est pas la femme, l'âne n'est pas le mulet, ni le bardot, ni le zèbre, ni le cheval. La langue est un système de différences, il agit comme différance, au sens actif (d'où le a de différance), agent de différenciation. Il désigne en séparant, réifiant les oppositions, les fixant, les substantivant jusqu'à l'absurde. Heureusement les poètes savent injecter du mélange, brouiller les pistes, fausser musicalement les accords. "Quand les mots s'arrêtent commence la musique" (Haydn.)

Entre le mot et la chose, l'imaginaire et la réalité, la représentation et le réel nous trouvons le même rapport de coupure et de liaison indirecte. Il n'y a pas de coïncidence, mais un indicible, qui fuit indéfiniment. Par là s'ouvre un chemin.

Il est impossible de se connaître soi-même par les mots, ce qu'atteste fort bien l'analyse psychologique, nous entraînant dans un dédale infini de "signifiants" sans épuiser jamais la valse signifiante-insignifiante. C'est évident : chaque mot renvoie à un autre, et j'aurai fait le tour du dictionnaire que je n'en saurai guère plus. Je ne puis me saisir saisissant : l'oeil ne peut se voir lui-même.

La vraie révélation c'est le moment où je découvre cette impasse : non-savoir définitif, analyse interminable, pour parler comme Freud. Cela au moins je le sais de science sûre. Après quoi je puis voir ailleurs. 

Alors commence l'exploration sans concepts, sans idée de soi, sans référence. Est-ce même une exploration, si ce mot charrie tant de représentation volontariste, d'efforts consentis, de fatigue et d'obstination? Mieux vaut se détendre tout à fait, ne rien chercher de spécial, se laisser glisser dans le grand Fleuve du monde, ni actif, ni passif (encore nos oppositions ridiculement tranchées), mais consentant à vivre la vivance, ici et maintenant.