« Les concepts ont pour cause l’ignorance 

la connaissance a pour cause les concepts 

le nom et la forme ont pour cause la connaissance 

les six sens ont pour cause le nom et la forme 

le toucher a pour cause les six sens 

la sensation a pour cause le toucher 

le désir a pour cause la sensation 

la possession a pour cause le désir 

l’existence a pour cause la possession 

la naissance a pour cause l’existence

la vieillesse et la mort, le chagrin, les lamentations, la douleur, la peine, le désespoir ont pour cause la naissance ».

Ce texte difficile et lumineux est présenté généralement sous l’appellation : les douze chaînons de l’interdépendance. Il exprime la loi de conditionnement mental qui nous attache au Samsâra, fondée sur l’observation minutieuse des rapports de dépendance  entre les actes mentaux, remontant  des effets vers la cause : l’ignorance. On peut lire dans l’autre sens : l’ignorance détermine l’apparition des concepts (représentations fossilisées, facteurs de répétition) ; les concepts constituent une connaissance (mutilée, fallacieuse, tendancieuse) ; la connaissance détermine l’apparition du nom et forme (structure  réifiée comprenant l’identification à une unité corporelle, à un nom, un personnage, une pseudo singularité) ; le nom et forme détermine l’action des six sens (les cinq sens traditionnels plus la conscience entendue comme appareil d’enregistrement psychique) ; les six sens déterminent l’action du toucher (conçu ici comme opération fondamentale de rencontre entre l’organisme somatopsychique avec les objets physiques ou mentaux) ; du toucher résulte la sensation (contact déclenchant plaisir ou déplaisir) ; la sensation engendre le désir, comme tendance à la répétition de l’agréable ou aversion pour le désagréable ; le désir s‘exprime comme tendance à la possession ; la possession crée l’existence : formation d’un complexe somatopsychique solide, répétitif, convaincu de sa réalité, désireux de se continuer comme tel : naissance. Et de la naissance enfin tout le cycle des douleurs, des attachements, persévération infinie du Samsâra.

Il est remarquable que Bouddha présente ces rapports exclusivement sur le mode de la causalité. A telle cause tel effet, de manière à enserrer tout le processus dans une rigoureuse interdépendance causale. L‘essentiel est donc de remonter méthodiquement à la cause initiale, qui soutient tout l’appareillage démonstratif. Dans d’autres soutras il expose trois causes : le désir, l’aversion l’ignorance. Mais on comprend bien, ici, que la cause des causes est l’ignorance, alors que les causes plus proches, plus aisément identifiables, le désir et l’aversion, se ramènent comme effets à l’ignorance.

Mais alors, quelle est cette ignorance ? C’est très clair : ignorance de l’impermanence universelle, le moi y compris (toutes les constructions sont impermanentes) : ignorance de la souffrance (tous les composés sont insatisfaisants – puisqu’ils n’ont aucune chance de durer) ; ignorance de la non-existence d’un soi, substantiel, solide et permanent. On voit que ces trois propositions se tiennent rigoureusement, inséparables et complémentaires.  Les ignorer aboutit nécessairement aux vues erronées, selon lesquelles on se forme l’idée d’un moi stable et permanent ( « la naissance ») dont toute l’activité consistera, par la pérennité du désir, à reproduire sans fin l’illusion de la possession de soi et des objets de satisfaction, construisant un monde fabuleux d’illusion ( « les concepts), destinés à sauvegarder la chimère d’une existence « individuelle ».

L’extrême difficulté de ce texte tient à ceci : le lecteur moderne risque de mal interpréter les termes de « concepts », d’ « existence » et de » naissance ». Concept est une traduction discutable : il s’agit clairement de représentations, qui dans le texte ne peuvent qu'être fausses, puisqu’elles sont induites par l’ignorance. Par existence il faut entendre une réalité somatopsychique, une représentation, encore, mais affective, sensorielle, « fantasmatique » plus qu’intellectuelle. Et par naissance la production, dans le monde, de cette existence, qui jouira dès lors d’une fausse autonomie, s’éternisant dans la répétition et l’autoproduction de soi. D’où l’illusion d’un soi. Ces précisions, quelques peu pédantes, excusez-moi, sont nécessaires pour dissiper une ambiguïté : ce ne sont pas l’existence et la naissance, en elles-mêmes, qui sont condamnées, mais la naissance et l’existence d’un conglomérat névrotique, d’un complexe morbide responsable du malheur : la vie selon la logique du Samsâra.

J’avoue que moi-même j’ai longtemps donné dans cette erreur de lecture et je ne parvenais pas à éclairer un point crucial : Bouddha est-il un pessimiste, ennemi de la vie, à lire certaines déclarations assez terrifiantes sur le malheur de l’existence, la morbidité du désir et la nécessité de l’ascèse. C’est là une difficulté majeure pour l’Occidental qui cultive le plaisir et l’affirmation de soi. Suivre l’enseignement de Bouddha reviendrait à ruiner radicalement les fondements et les préjugés de notre culture. Ce qui est d'ailleurs exact. Mais pour autant ce n'est pas la vie en tant que telle qui est condamnée, c'est la vie aliénée au moi, à la destruction de la nature et à la domination des puissants. Bouddha, comme Epicure, enseigne la vie selon la vérité.

Tout cela me semble de plus en plus lumineux, clair comme le jour. Mais que d'erreurs faut-il avoir commises, et comprises, pour en tirer un nenseignement! Il faut en saisir le caractère profondément rationnel, scientifique, expérimental que chacun peut vérifier dans l'observation impitoyable et lucide de sa propre vie.