Ne pas se bercer d’illusions, et cependant pouvoir apprécier la vie, jusque dans ses tourmentes. Je me sens parfois dans la position de Montaigne, qui, après 1588, les Essais publiés, n’écrit plus guère, sauf pour  annoter l’édition de son ouvrage, raturant rarement, ajoutant plutôt de ci de là, enrichissant le texte, le complexifiant jusqu’à l’illisible. L’essentiel était dit, et bien dit. Rien de radicalement neuf, mais des nuances  à l’infini, jamais de regrets ni de repentirs, toujours la tranquille assurance de la maturité conquise. Une tête bien faite, sur le mol oreiller du doute. Mais ce doute n’a rien d’anxieux, c’est plutôt la certitude définitive du non-savoir dans toutes les affaires de la connaissance.  Pyrrhonisme serein, abandon paisible à la loi de nature. Il ne pense que l(on puisse réformer l’homme, d’ailleurs, qu’est-ce que l’homme, si l’on ne dispose d’aucun critère pour juger des hommes et de la valeur. Et pourtant il se range au parti du préférable, estimant qu’il vaut mieux vivre en gentilhomme qu’en canaille. Si de toutes parts règne la diversité, c’est un motif de réjouissance, non de tristesse, même si elle déroute notre entendement. Rien n’est pire que le dogmatisme, la contention, la rigidité. Il faut tout doucement prendre acte de la créativité infinie de la nature, dans les affaires humaines comme dans les autres.

Ne cherchons pas à changer les autres, appliquons-nous plutôt à nous réformer nous-mêmes. Je voudrais, s’il me reste un peu de temps, affiner mes intuitions, leur donner forme plus ferme, et, à défaut d’un livre, que je n’écrirai sans doute jamais, les inscrire dans une conduite libre, souple, aisée, facile.

C’est du corps qu’il faut partir. Le corps ne ment pas, il sait mettre le holà,  ramener à la mesure, et il sait se réjouir, et me réjouir d’autant. Aussi, je ne manque pas un jour à pratiquer mes exercices. De plus en plus clairement je perçois que c’est par la pratique assidue que je progresse, et non par la spéculation. De ce que l’esprit conscient peut saisir en soi et par soi je ne puis dorénavant me contenter, ni même de ce que peut faire découvrir l’analyse psychologique. Il me semble évident que les pouvoirs de l’intellect, réduit à soi seul, sont fort limités. De fait, là-dessus, j’estime qu’il est impossible d’aller au-delà de l’enseignement de Pyrrhon, qui a établi de la manière la plus claire et définitive l’impossibilité du savoir, tant par les limites naturelles de la pensée, que par le caractère insaisissable du réel. « Les choses sont également indécidables, immaîtrisables, in-différentes », ce qui les soustrait radicalement à notre connaissance. Mais je pense aussi que l’on ne peut vraiment saisir la pensée de Pyrrhon qu’à la lumière des pratiques de l’Orient. Rappelons qu’il suivit Alexandre jusqu’en Inde, qu’il fut au contact des Gymnosophistes, « les sages nus », qu’il en reçut vraisemblablement l’enseignement, et que dès lors sa doctrine ne doit se concevoir qu’à la lumière de cet enseignement. Je considère Pyrrhon comme le témoin d’une rencontre exceptionnelle entre l’Occident et l’Orient, qui aurait pu donner tant de merveilles  (songeons au célèbre dialogue entre le roi grec Milinda et le moine Nagasena, conservé sous le titre « Les Questions de Milinda »), et qui malheureusement s’interrompit à la chute de l’empire d’Alexandre.

En deçà de la pensée réflexive commence l’observation intuitive. C’est en observant le corps que Schopenhauer  découvrit en lui-même la souveraineté du vouloir –vivre. C’est dans le corps sentant, dans les sensations, dans les processus relationnels du corps et de l’esprit, et nulle part ailleurs, que nous  avons quelque chance de comprendre notre nature, de la laisser être, et éventuellement, se renouveler.