Il est impossible de démontrer la liberté si toute démonstration requiert l’usage de la causalité. Selon cette dernière tout acte est précédé d’un autre acte, ou d’une motivation agissant comme cause, si bien qu’aucun acte libre n’est possible.  Mais tout cela est bien théorique, et la pensée, ici comme ailleurs ne montre rien d’autre que ses inévitables limites. Si je veux faire une expérience de la liberté il me faut me tourner vers l’action : je ne sais s’il existe quelque chose comme le libre arbitre, mais j’expérimente en moi la pluralité des possibles, comme un beau faisceau de lumières diverses. Chacun sait bien quand il n’est pas libre, quand il est sous l’emprise de la nécessité,  de la contrainte extérieure, ou des déterminations internes. Mais il ressent de même la présence de l’ouverture, moment fécond d’indétermination, préalable de la création. On dira que ressentir n’est pas prouver, certes, mais nous revoilà dans le cercle de la pensée, avec la même conclusion que tout à l’heure.

Invoquera-t-on, pour s’en sortir, une dimension intelligible, quelque faculté transcendante qui nous apparenterait  à Dieu ? Je ne puis me satisfaire de telles chimères. Je chercherai plutôt une solution rationnelle dans la physique des corps. Pourquoi soutenir, comme on fait d’ordinaire, que le corps est le lieu par excellence de la détermination absolue, comme si le corps n’était qu’une machine réductible à quelques mouvements d’horlogerie ? « Nous ne savons pas ce que peut le corps » écrit Spinoza, et l’on peut lui rendre grâce d’avoir clairement désigné l’énigme : il y a une puissance du corps qui ne se laisse en rien réduire à nos schémas explicatifs. Un monumental bouton est apparu un jour dans ma nuque, et le médecin, consulté, se trouva aussi dépourvu que moi pour en comprendre la cause ou en concevoir la raison. On voudra y voir un symptôme psychosomatique, ou hystérique, on cherchera dans les linéaments de ma psyché quelque obscure motivation inconsciente, et l’on trouvera même à l’aventure de quoi soutenir cette glose. Mais ce ne sera qu’une glose, aisément renversable. Une autre interprétation fera aussi bien l’affaire, astrologique, magnétique, numérologique ou autre. Chaque charlatan aura sa thèse, toutes également honorables et indécidables. Nous sommes face à l’énigme, et le corps est notre énigme.

Epicure a eu l’immense mérite de définir deux sortes de causalités : la causalité « mécanique », j’entends les « foedera fati » de Lucrèce, selon laquelle les mouvements des corps sont déterminés par la masse, la forme, la vitesse relative des atomes, leurs chocs, attraction et répulsion, combinaisons, concaténations, mouvements en série. En systématisant on aboutirait à une vision strictement déterministe, mais Epicure évite soigneusement de tomber dans cette extrémité qui abolirait, dans la nature, toute innovation, toute action positivement novatrice et créatrice : l’univers serait indéfiniment identique à soi, figé dans une monotone répétition du même. Mais à l’évidence les choses ne se passent pas ainsi : des étoiles naissent, d’autres disparaissent, des espèces font leur apparition, « en des lieux et des temps également indéterminables »(Lucrèce) et puis comment concevoir le surgissement des plantes, des animaux, des hommes et des dieux, et comment penser l’indétermination, l’hésitation, l’incertitude, l’errement et l’errance dans le cœur de l’homme ? La seule solution rationnelle, conforme à l’évidence des faits, est de poser une causalité sans cause, un principe d’indéterminisme dans la structure même de la nature, une puissance originelle de déviation, par quoi seule la créativité est concevable. Déviation : « parengklisis », que Lucrèce rendra par « clinamen ». Il faut poser que les atomes, du moins certains d’entre eux, possèdent originellement en eux une faculté de dérivation par rapport au mouvement mécaniquement déterminé, juste un minimum pensable – inobservable dans les faits (sauf en physique quantique, de nos jours, l’électron libre)-par quoi se fera la variation, la petite variation qui produira en chaîne de nouvelles combinaisons : un aléatoire créatif.

Ecoutons là-dessus le propos de  Diogène d’Oenanda :

« Si quelqu’un utilise la théorie de Démocrite disant qu’il n’ y pas de mouvement libre pour les atomes à cause de leurs collisions les uns avec les autres, par quoi il apparaît que toutes choses sont mues par la nécessité, nous lui dirons : » Ne sais-tu donc pas, qui que tu puisses être, qu’il y a une sorte de mouvement libre dans les atomes, que Démocrite n’ a pas découvert, mais qu’ Epicure fit connaître, étant une déclinaison, comme il le montre à partir des phénomènes ». (Fragment 54). Ce texte est très important parce qu’il attribue sans conteste possible la théorie de la déclinaison à Epicure, et qu’il exprime ici fort clairement la position fondamentale de l’Ecole sur la liberté.

Le clinamen n’est pas une invention de Lucrèce, qui ne fait que la développer. Il est bon de rappeler l’opposition qu’il fit entre les « foedera fati » : relations de nécessité, et les « foedera naturai », relations d’émergence, combinaisons nouvelles, imprévisibles. Remarquons qu’il met le terme « natura » en conjonction avec l’idée d’indéterminisme, d’innovation, et nullement, comme on s’y attendrait, avec l’idée de nécessité. La nature de Lucrèce est résolument innovante, créatrice et « libre ».