« Les visions des rêves n’ont pas reçu en partage la nature divine ni non plus le pouvoir divinatoire, mais elles se produisent suivant l’impact des simulacres » ( Epicure : Sentence vaticane, 24).

 

Epicure rejette la conception traditionnelle qui veut voir dans les rêves un message des dieux (Homère), ainsi que la conception classique de la mantique, selon laquelle le rêve annonce l’avenir. Il s’agit de rompre définitivement avec le mythe, en proposant une interprétation purement naturaliste, physicaliste du rêve. Rien ne sépare de manière nette l’imagination onirique de la perception. Dans les deux cas l’esprit est affecté par les simulacres (eidola), ces fines particules émises par les corps, qui traversent l’espace en tous sens, propulsés à une vitesse inconcevable. En rêve, tout comme à l’état vigile,  nous recevons les impacts des phénomènes : même causalité naturelle, même efficience. Pourquoi ? Parce que dans les deux cas nous vérifions la réalité de l’impact par l’effet  affectif : nous sommes touchés, sensoriellement et affectivement, nous souffrons, nous nous réjouissons, voire nous jouissons, comme ce jeune homme décrit par Lucrèce qui étreint sa bien-aimée en rêve, s’exalte, et  répand sa semence sur sa couche. Le rêve est riche de sensations, elles mêmes provoquées par un contact, or il n’y a pas de sensation sans contact, proche ou lointain. La vision onirique est un contact à distance, comme l’est l’ordinaire perception vigile.

Pourtant on ne saurait totalement identifier la vision onirique  et la perception. Où est la différence ? Encore une fois elle n’est ni dans la source, ni dans l’intensité. Dans les deux cas : simulacres, comme causes, sensation, comme effet. Je vois un temple en rêve comme je le vois éveillé. Mais je ne le vois pas tout à fait de la même manière : la vision est souvent brouillée, confuse, comme si à cette image s’en ajoutaient d’autres, formant d’étranges compositions, fort peu réalistes en effet. Le rêve est une sorte de poème, associant, séparant, combinant selon une logique fantaisiste, imprévisible, parfois délirante. A partir de la même source, le simulacre, qui produit l’impact (phantasia : représentation sensorielle), nous appellerons phantasma l’image perceptive conforme à cette représentation (comme je vois, éveillé,  un temple érigé devant moi), et phantasmos la combinaison de phantasmata, le mélange et le brouillage des images, comme elles se produisent dans le rêve, le délire, l’ivresse, l’exaltation et autres états pathologiques. D’où cette affirmation surprenante, qui demande explication, que les fous comme les rêveurs, sont d’une certaine manière dans le vrai – puisqu’ils éprouvent la réalité des sensations – mais un vrai altéré, en raison du  mélange et de la composition des images.

En toute rigueur il n’existe pas de perception fausse, toute perception témoigne d’un réel sensible, selon la forme de l’objet, sa distance, l’angle de vue, mais il appartient à la raison de faire le tri, de dégager des généralités, de construire des notions opérationnelles à partir de l’expérience (sensitive). De loin la tour m’apparaît carrée, ronde de près, cela est indiscutable, les deux perceptions sont vraies, selon le rapport entre le sujet et l’objet  ; la raison peut comprendre la différence, ramener toutes les perceptions différentielles à un notion commune qui les englobe.

De la sorte le rêve peut donner lieu à une réinterprétation : j’ai vu des monstres, des chimères et des divinités infernales, cela est vrai, incontestable, cela, j’en ai éprouvé la terreur, j’en ai tremblé dans mon sommeil. Revenu à la clarté du jour je ne dirai pas : cela n’a pas existé, ce n’était que fantaisie, erreur et mensonge. Je dirai : j’ai été frappé par des simulacres, mélanges de formes existantes (phantasmata), combinaisons et déformations : phantasmoi, dont la texture peut se ramener par analyse à des formes simples et connues, extirpant de la sorte le caractère monstrueux, source de trouble, pour ramener l’ensemble à la réalité perceptive commune.

Car il s’agit bien de combattre la crainte, cause et effet tout ensemble de la superstition. L’explication naturaliste vise à démystifier, à faire taire les monstres, à les renvoyer à l’ordinaire surface des choses, à favoriser l’ataraxie.

Remarquons en passant que la démarche naturaliste ne privilégie en rien, comme le fera Freud, le rôle du désir inconscient. Freud expliquera le rêve par le jeu des pulsions, la condensation et le déplacement. On pourrait penser que la condensation et le déplacement rendent compte de la transformation des phantasmata en phantasmoi, mais il est impossible de ramener, dans la perspective d’Epicure, le rêve à une manifestation du désir. Nous sommes conviés à examiner un plan d’immanence, pure surface d’enregistrement et de déplacements, antérieure à toute subjectivité, et même, à l’individualité différenciée. Plan des effectuations pré-individuelles, des flux innombrables, flux et contre-flux,  vitesses continues et discontinues, sans relief, sans transcendance aucune, même de la raison.

Epicure demande : d’où tirons-nous une opérativité de la raison si ce n’est des sensations ? En elle-même la sensation est a-logos, a-logique, mais elle est pour nous le moyen de nous référer à du réel, de cohabiter sensiblement avec le réel, de le faire consister dans un rapport sensible et confiant avec nous. La raison organise les données de la sensation, infère à partir d’elle, construit une représentation. Mais elle ne jouit d’aucun statut supérieur.

Il faut démythifier le rêve. C’est l’ignorance des lois de nature qui entretient de funestes imaginations, convoque le prêtre et le dieu, et la Pythie, pour nous enseigner un sens controuvé et aliénant. Le psychanalyste serait-il, comme le soutient Deleuze, la version  profane  de la Pythie ? A forcer l’interprétation, à injecter du sens dans l’in-signifiance (a-alogos), que fait-on si ce n’est reconstruire une religion nouvelle sur les ruines de  l’ancienne, à donner à l’idéologie renaissante des lettres de noblesse « scientifiques » ?

Retour à Epicure : « Il est sot de demander aux dieux ce que l’on peut se procurer par soi-même » (SV 65).

 

-----

 

NB : on distinguera soigneusement les trois temps de la perception : phantasia : impact, concaténation des influx dans un ensemble sensoriel. Phantasma : représentation, image sensible perceptive. Phantasmos : image brouillée (selon le lexique phantasmos a une connotation négative : image fausse)

La source est toujours l'"eidolon", que depuis Lucrèce nous appelons "simulacre" - où nous entendons le "simul" comme dans similitude. Le simulacre est un flux atomique qui se dégage constamment de l'objet, à la manière de fines émanations conservant en gros la forme de l'objet, mais qui dans son voyage à travers l'espace peut subir des altérations ( rencontre d'autres objets, déformations dues à l'humidité, à la qualité de l'air, aux troubles atmosphériques etc) D'où la transformation du phantasma en phantasmos