Retour sur la question du « ça ». Le problème est quelque peu obscurci par la prégnance, dans la langue, des conceptions psychologiques. On sait que Freud, dans la seconde topique, utilise ce terme de ça pour désigner l’obscur fondement pulsionnel, congénital et inamovible, dont les exigences ne varient guère tout au long de la vie,  déterminant  l’essentiel du caractère individuel. La vie humaine se résume en quelque sorte au conflit entre les pulsions – le ça - et les contraintes sociales du surmoi. Tout cela est bien connu. Mais ce qui l’est moins c’est que Freud s’est emparé de ce terme de ça qui était la trouvaille personnelle de Groddeck, en le déplaçant et le relativisant. Chez Groddeck le ça représente plus qu’une strate de la vie psychique, c’est la totalité indivise du soma et de la psyché, l’énergie vitale, ou en termes spinozistes, la substance universelle.  Par son caractère absolu et omni-englobant le ça est inaccessible à la science positive, qui devra se contenter d’approximations tirées de l’expérience : observation des conduites, analyse des symptômes, étude des rêves, action thérapeutique des symboles, des créations imaginatives, de l’art et de la poésie. « Nous sommes vécus par le ça » plus que nous ne le vivons, et surtout bien autrement que nous comprenons, si toutefois nous parvenons à en comprendre quelque chose. Le ça c’est la physis, la nature elle-même dans sa prodigalité infinie, sa logique inconnaissable, natura naturans : création et destruction, dans l’univers, dans les formes organiques, dans l’homme lui-même, élément parmi d’autres dans l’immensité du tout. Groddeck dépasse infiniment le cadre de la psychologie, et de la psychanalyse,  immergeant l’homme dans la totalité, dans le fleuve de la vie universelle. D’où une thérapeutique de la globalité, esprit et corps, ou corps-esprit, sans privilégier l’esprit, et encore moins le conscient, alors que l’inconscient lui-même n’est plus exclusivement psychique, mais organique tout aussi bien, et plus fondamentalement encore.

       La maladie est une expression de l’homme total, une manifestation de ses conflits internes et externes, qui interroge son rapport à soi, et son rapport à tout ce qui l’environne, le limite et le gauchit. Aussi la thérapie devra-t-elle envisager l’homme da ns sa globalité, sans se cantonner au psychique. On sait bien, aujourd’hui, les limites des thérapies purement verbales. Pour autant on ne sait pas comment appliquer, dans le concret, les idées si pertinentes de Groddeck.

D’une certaine manière Groddeck est un métaphysicien, en tant qu’il s’enquiert du Tout, mais en refusant expressément les oppositions classiques de la métaphysique : être et apparaître, vérité et erreur, sensible et intelligible etc. En quoi il nous invite à un voyage vers « le continent noir », je  veux dire le fonds indifférencié d’où jaillissent, poussées par les instincts et les pulsions, les formes de la vie, saines ou morbides, en perpétuel mouvement et déplacement.  Après Goethe, dans son sillage, il nous propose de nous confier au Dieu-Nature, d’y  découvrir la source de toute créativité, d’y puiser l’énergie et le vouloir, bien différents des affabulations fallacieuses du moi, ce pantin narcissique épris de gloire et de montre. Lui aussi dira, à sa manière, qu’il faut dépouiller l’homme, ou plutôt, la personne, ce personnage conventionnel et controuvé, cette marionnette du social, ce masque, comme le signifie d’ailleurs l’étymologie. S’il est possible de parler de vérité ce ne peut être que dans le rapport de l’individu (le non séparé : in-dividuum ou a-tomos)à la non-différence du Tout, congruence et dialogue.

La « somatopsychique » de Groddeck nous invite à penser l’opposition du sain et du morbide. Le sain ne se construit que dans le rapport harmonique de l’individu au tout, le morbide est l’expression du ratage entre les deux. On dira que ce ratage est inévitable, vue la nécessité de la socialisation. En effet, mais c’est du plus ou du moins. Et la maladie elle-même est encore une création, un mode de protestation vitale, un sursaut, et une tentative de guérison. On accompagnera la maladie, ou plutôt le sujet souffrant, si possible vers des solutions moins onéreuses, comme le rêve, le symbole, la création personnelle, de manière à renouer le rapport vivant, vital et naturel. Fondamentalement l’homme sain est un fils de la nature.

J’ai la conscience très vive de cette déchirure interne que tout homme porte en soi, et qui est la rançon de la culture. Qu’il faille vivre en société, je ne le nie en aucun cas. Mais qu’il ne faille vivre que là, dans le monde social et humain, je le refuse obstinément. De même que je refuse une thérapie qui ne viserait qu’à l’adaptation au prix – exorbitant - de la singularité. Par tous les moyens il faut renouer le contact avec le continent intérieur, le flux généreux de la vie universelle, source de toute vitalité et de toute santé.