« Vu que, comme je l’ai dit avant, comme en temps de peste, la plupart sont malades en commun de fausses opinions sur les choses et qu’ils deviennent toujours plus nombreux , - en effet, à cause de l’émulation réciproque, l’un prend la maladie de l’autre comme les moutons -, vu qu’il est juste de venir au secours de ceux qui vivront après nous, car eux aussi sont des nôtres, même s‘ils ne sont pas encore nés – et qu’il est le propre d’un philanthrope de venir en aide aux étrangers qui vivent chez nous, puisque donc les secours qu’apporte mon écrit concernent un plus grand nombre, j’ai voulu, en utilisant ce portique mettre en public les remèdes du salut que nous avons mis entièrement à l’épreuve. Car nous nous sommes libérés des peurs qui nous tenaient sans raison sous leur emprise, et parmi les souffrances, les unes, les vaines, nous les avons entièrement extirpées, les autres, les naturelles, nous les avons rendues toutes petites en réduisant leur quantité jusqu’au minimum ».

Ce remarquable texte est un fragment restauré du grand mur d’inscriptions que Diogène d’Oenanda avait fait construire et enluminer à l’adresse de ses concitoyens, vivants et à venir, et aussi pour les « étrangers vivant chez nous », estimant que tout homme « de bonne composition » avait naturellement droit à l’enseignement de la sagesse, et de ses remèdes.

C’est une belle leçon d’universalisme philosophique, dont on peut se demander si elle ne nous est pas directement destinés, à nous qui cultivons, en ces temps d’incertitude, de fâcheux penchants à la xénophobie, et à toutes sortes de sectarismes régressifs.  Explicitement, et c’est une nouveauté dans le corpus épicurien, il parle de phil-anthropie : amour de l’homme, incluant dans le même cercle de l’humanité toute personne, de toute origine et de toute condition, désireuse de dépasser la souffrance vers la vie heureuse.

Remarquons le passage savoureux sur l’épidémie de peste, où chacun rivalise, dans la contagion commune, à se rendre plus malheureux que le voisin : étrange et funeste compétition dans la gangrène universelle des passions tristes. Les hommes, par une curieuse disposition artificielle, semblent  plus doués pour le malheur que pour la félicité. La culture toute entière semble dévoyée dan son principe, travaillant obscurément à répandre le mal de vivre.

Diogène, en un diagnostic quasi médical,  désigne le rôle pathogène des opinions, comme faisait Epicure : opinions vaines, opinions creuses, enflées jusqu’au délire par la méconnaissance des faits et la mégalomanie des passions. Dans ce concert morbide il faut  faire sa part – incommensurable – à la peur, peur des dieux, peur de la mort.

La souffrance relève d’un traitement double : « les vaines », solubles par la méthode de clarification, et les « naturelles », réductibles jusqu’au minimum, mais,  il faut y voir un solide bon sens, non jusqu’à l’annihilation intégrale. La nature porte à rechercher le plaisir et à fuir le déplaisir, mais le déplaisir est une donnée indépassable : il faut faire avec, comme on dit de nos jours, en évitant le dolorisme. Et surtout ne pas y voir quelque politique de rachat, d’expiation ou de purification. La souffrance n’a rien de positif, mais il se trouve que dans l’agencement général de la nature elle n’est pas totalement évitable.

J’aime cette belle page d’écriture philosophique. J’aurais bien, si je pouvais être réincarné et propulsé dans le passé, aimé rencontrer ce Diogène, plus humain, plus aimable que l’autre, l’homme à l’amphore qui aboyait contre les gens d’Athènes. Je ne suis en rien porté à la publicité, à la provocation, et je ne crois pas à la polémique. Un bel exemple d’humanité me ravit, et me réconcilie presque avec mes semblables