« Si la philosophie accroît en nous le sentiment spontané que nous avons de ne faire qu’un avec la nature, le fortifie en une profonde et paisible contemplation, alors elle m’est bienvenue ». (Goethe)

Cette phrase exprime la vérité profonde d’un poète amant de la nature, ou, comme dit Thomas Mann dans son étude sur Goethe et Tolstoï, d’un « fils de la nature », et tout autre chose qu’un philosophe. Dans la modernité naissante, contre les assauts menaçants de la barbarie, Goethe s’efforce de sauver l’idéal apollinien. Mesure, ordre et beauté, c’est la vision classique, saine et naturelle, contre la vision romantique, artificielle et maladive. Ce n’est pas que Goethe ignore le tragique mais son projet est de le surmonter. Aussi est-il bien évident qu’il se réfère constamment à Spinoza, au dieu-nature, à la totalité animée et animante pour y trouver le fondement vérace de l’existence, dans l’accueil, l’affirmation et l’accord paisible des forces créatrices. A réfléchir plus avant on peut contester le clivage que l’on fait généralement entre nature et culture. Rien ne distingue essentiellement la création artistique des productions naturelles : mêmes forces, même disposition plastique, l’homme, qui croit se déterminer librement selon  les lois de la culture ne faisant qu’obéir inconsciemment aux déterminations universelles. Spinoza, avant Goethe, disait déjà : l’homme n’est pas un empire dans un empire, soulignant par là l’inclusion nécessaire de l’humanité dans l’orbe indépassable de la nature.

La nature, pour Goethe comme pour un Grec de l’époque archaïque, est la divinité : ho theos. Héraclite : « Ce monde, le même pour tous, ni dieu ni homme ne l’a fait, mais il était toujours, il est et il sera, feu toujours vivant, s’allumant en mesure et s’éteignant en mesure » (frag.30).

« Le sentiment spontané de ne faire qu’un avec la nature ». Voilà ce que l’homme de la modernité a perdu, et qu’il ne saurait trouver dans les artefacts de la culture. Mais ce sentiment existe encore au fond de nous, nous pouvons le retrouver dans la création, lorsque nous nous abandonnons aux images surgies de l’inconscient. Nous découvrons que notre vie est double, se déroulant sur deux plans hétérogènes, l’un d’adaptation et de conformisation sociale, l’autre, sauvage, impromptu et indocile, où les forces natives expriment spontanément leur puissance plastique. L’artiste, le poète sauront entendre et recueillir ces voix, donner forme à ces impressions, les cultiver et les modeler en œuvres d’art. Rien de bon ne se peut faire avec la seule conscience. L’inspiration ne se décrète pas.

A considérer ma propre vie je remarque dans les pires moments une disposition intérieure qui me permet de lutter contre l’anarchie menaçante, qui, dans le déchirement, résiste à la débâcle, et me communique quelquefois d’étranges messages : des bouts de phrase sans suite ni raison, des mots qui semblent surgir du néant, des images anciennes et oubliées, des musiques insistantes, et je sais alors que le daïmon me parle, que je me dois de l’écouter, que son message, aussi abscons et absurde qu’il paraisse, me mettra sans aucun doute sur une voie de sortie. Je sais que je dois m’abandonner à ces sollicitations, les recueillir, les noter, puis éventuellement les retravailler, pour en extraire la quintessence d’un poème. Quand toutes les formes de pensée me lâchent c’est la poésie qui me sauve. C’est l’ultime recours contre la désymbolisation. Peut-être tout poète est-il cet être singulier qui, vivant dans le déchirement, se fraie le chemin de l’unité par un abandon radical à la puissance de la nature.

La création artistique et poétique est notre manière à nous de sauvegarder le naturel. Je me fie de plus en plus à la plante, à l’arbre, à la fleur, au végétal pour en tirer leçon d’humanité, tant l’humanité me semble dévoyée parmi les hommes. Toute la question est de se déprendre d’un certain usage de la conscience qui nous détourne de nous-mêmes. La guerre est aujourd’hui au cœur même du cœur de l’homme, et c’est merveille si dans la contemplation désintéressée, dans la création, nous retrouvons une plage d’éternité : sentir les choses tout doucement se faire, autour de nous, en nous, sans forçage, comme vont et viennent les saisons.