Je me suis mis en quête, depuis quelque temps, de la lecture que fait Heidegger de ce qu’il appelle l’Etre, et je sombre par moments dans des abysses de perplexité. La notion en elle-même me semble suspecte, tant je me suis mis en demeure de pourchasser en tous lieux la représentation, sous toutes ses formes, désireux par dessus tout d’évacuer tout ce qui dans l’esprit peut faire barrage à l’expérience directe, hors signification, hors langage, hors image et pensée, - du réel. Réintroduire la notion d’Etre c’est multiplier les difficultés d’approche alors même qu’on prétend les apurer.

Le point fort, à mon avis, de la réflexion heideggerienne, c’est la distinction de l’être, to einai, et de l’étant, to on. Il est assez facile de caractériser l’étant, comme monde perçu, pensé, représenté selon une logique commune, à une époque donnée, et faisant système. Pour notre époque c’est le rationalisme de la techno-science, et la logique de l’exténuation de la terre qui fait système et impose partout sa loi d’airain. Elle prend tout son relief si on l’oppose à la vision chrétienne qui pensait le monde à partir de la créativité divine, situant toute créature  dans la perspective métaphysique de la finalité. Plus encore, elle s’oppose au monde hellénique, à sa vision tragique dominée par l’antagonisme des instincts : beauté et vérité, Apollon et Dionysos. Au regard de ces anciennes visions du monde le nôtre apparaît comme l’aboutissement d’une tendance dominatrice, expansive, s’exprimant sans retenue dans l’arraisonnement général et la dictature technique.

Tout cela, que je résume maladroitement ici,  me semble lumineux et vrai. C’est une bonne appréhension de l’étant dans sa dimension historiale. Ou encore, chacune de ces périodes développe à sa manière l’être de l’étant, à partir d’une méconnaissance de l’être. L’être est voilé bien qu‘agissant, en sous main pourrait-on dire. Il y a un rapport très difficile à penser entre l’être et l’être de l’étant, à la fois d’oubli et de manifestation, de dissimulation et de révélation, selon des modalités qui, pour moi, restent inintelligibles. C’est là que je deviens mauvais lecteur, non par paresse, mais par incapacité, ou, si l’on veut, par manque d’affinité intellectuelle.

Ce qui m’a quelque peu rassuré c’est de lire chez notre auteur que l’être est en parenté avec le néant : non point une nullité, un non-être absolu, une carence, mais l’absence de détermination positive – toute détermination renvoyant nécessairement à l’étant. L’être n’est ni ceci, ni cela, ni pas ceci et pas cela, échappant par définition à toute définition. Voilà qui me rassure : je craignais une résurrection des monstres métaphysiques, et je suis convoqué au banquet de la non-détermination. De l’être on ne peut rien dire, si ce n’est : « il y a » comme il y a une source inqualifiable du temps qu’il fait, des orages et des bonaces, de la pluie, et du vent, de tous les êtres de la nature. On ne sait ce que c’est, on ne peut le savoir, ni le voir, on n’en voit que des effets, ou plutôt des manifestations, sans que l’on puisse vraiment séparer la source de ses eaux : les eaux sont la source elle-même, et la source c’est l’eau, mais selon un rapport qui n’est nullement de superposition, d’identité, de confusion. Pas de source sans eau, pas d’eau sans source, (pas d’étant sans être, pas d’être sans étant) mais, selon une autre logique, l’étant ne coïncide jamais tout uniment à l’être, n’en épuise jamais la fécondité inépuisable. - Et voilà que je me mets à parler comme Anaximandre au sujet de l’Apeiron, comme les Chinois au sujet du Tao ! – Je ne sais si je  pourrai jamais vraiment comprendre Heidegger !

Pour autant je ne me décourage pas. Je pense aussi que l’âge de la métaphysique est derrière nous, même si les ravages de l’époque n’ont pas fini de nous meurtrir, et que nul ne voit poindre les prémices d’un nouvel état du monde. Il faudra sans doute encore plusieurs décennies pour que s’épuise sous nos yeux la rage dévastatrice de la mondialisation industrielle. Mais d’un point de vue historial c’est déjà fini alors même que l’acmé n’est pas encore atteinte.

Je me pense souvent comme un hellénistique, contemplant la fin d’un monde dans la  dissémination de l’Empire, spectateur malgré lui de la dévastation universelle, impuissant à y changer quoi que ce soit, mais décidé à sauver ce qu’il peut de l’esprit, et dans la débâcle générale à témoigner de la fécondité inépuisable de la Source.