« Le passé tu ne peux le retenir, le présent tu ne peux le garder, le futur tu ne peux le saisir » - Alors comment feras-tu ?

Si la pensée est ainsi étranglée, cela n’empêche personne de vivre ! Ce qui démontre une chose, et qui est capitale : la vie se moque du temps, ne se déploie nullement selon nos catégories temporelles. C’est nous qui inventons ces trois concepts : passé, présent, futur. Mais où est le passé, où est le futur ? Nous disons : concentrons-nous sur le présent, et simultanément nous estimons que le présent n’est qu’un point mathématique, insaisissable, que le présent se précipite dans le passé, et que c’est là son caractère spécifique. Mais alors quand vivons-nous ? On voit bien que tout cela est absurde, controuvé, hors de saison, contraire à l’évidence la plus manifeste.

Ce que nous vivons c’est plutôt : le moment passé est passé, voici le présent qui arrive, qui ne cesse d’arriver dans une continuation indéfinie. Moment-mouvement de disparition et de continuation, de renouvellement, processus, procession, profusion : création continue, comme Descartes le disait de Dieu. Mais ici nul dieu n’est nécessaire, c’est le processus infini de la nature qui se développe en nous, hors de nous, indifféremment, toutes choses mêlées, continuantes. Cette évidence a de quoi nous rafraîchir, nous esbaudir ! Le temps ne manque jamais, il est toujours temps de vivre ! Chaque moment-mouvement est une grâce, mère de gratitude ! Ne dis pas que le temps de vivre est passé, chaque moment est occasion de joie, kaïros et kharis !

Le présent vient, le présent ne manque jamais de venir, il vient indéfiniment, et dire qu’il s’en va est un jugement hâtif. Que la nature du présent soit marquée d’une sorte de non – être, qu’il soit le signe du manque c’est là une pensée mélancolique, car enfin, si tel moment est aboli, il laisse la place à un autre, tout aussi réel. Où est le manque ? Il y a manque s’il y a fixation mentale, désir de retenir une expérience particulière, de s’y cramponner, comme si elle était la dernière. Il en va de même de la mort : on craint la mort parce qu’on la pense ou l’imagine de l’extérieur, à partir d’une vie achevée. On anticipe un terme, et l’on veut intensifier la vie, comme pour rattraper un retard. Mais dans le cours du temps vécu il n’y a pas de mort, pas de suspens du temps, pas d’arrêt. C’est la pensée qui intervient, qui inflige le souci, et l’angoisse qui la suit comme son ombre. Epicure a raison : ma mort n’est rien pour moi. Ce n’est pas un déni, ni même une dénégation, c’est un fait d’expérience : la mort devient un pro-blème (littéralement un « jeté-devant ») seulement si je la pose devant, l’anticipant dans l’imagination apeurée ou dans l’attente de la dissolution.

Paradoxalement il en va de la mort comme du bonheur. Nous imaginons un état de satisfaction intégrale où le temps s’arrêterait, un paradis de félicité sans nuages, et dans la mort la terreur absolue, ou la jouissance de l’annihilation. Dans les deux cas un état hors-vie, un état extérieur, purement imaginaire ou spéculatif, dont aucune expérience n’est possible.

Qu’il y ait des moments épouvantables  nul n’en disconvient. Que l’on puisse maudire une vie qui n’est que souffrance, je l’accorde. Que l’on souhaite parfois ralentir, et parfois accélérer le temps, c’est un fait. Nul n’est à l’abri des nécessités, des aléas et de l’infortune. Il faut faire avec – ou sans, selon les occurrences. Mais nous savons aussi, nous devrions savoir qu’il n’est pas d’état définitif. Plutôt que de rechercher un bonheur sans demeure, ou de nous focaliser  sur le terme inévitable, laissons-nous tout doucement couler à la surface  du Grand Fleuve. Nous n’y trouverons rien de particulier, ni pierres précieuses ni trésor enfoui,  rien  en  somme si ce n’est la saveur impérissable de l’éphémère.