De l’ESPACE INTERIEUR : RILKE

 

Rilke crée un terme inédit dans lequel il fait sentir l’essentiel de son intuition d’homme-poète, mot polyphonique aux résonnances infinies, et que nous tenterons de rendre à partir de la source d’où il procède : Weltinnenraum. Ce qui, en première lecture donne : espace (Raum), intérieur (innen) du monde (Welt). La difficulté c’est que le terme central, innen (intérieur), peut porter sa détermination aussi bien sur le mot antérieur (Welt), et désigner l’intérieur du monde, le dedans du monde, que sur le mot subséquent, Raum, et alors c’est l’espace intérieur qui est désigné. L’expression Weltinnenraum contient indifféremment les deux directions, le innen intégrant les deux pôles dans une commune évocation du dedans. Espace intérieur, monde intérieur, intérieur spatial qui est soi et le monde tout ensemble. Le poète suggère une intériorité qui est plus intérieure que toute subjectivité différenciée, plus profonde que tout ce que nous saisissons sous le titre du moi, ou de l’inconscient. Dans cette plongée vers les profondeurs rien n‘arrête plus le voyageur qui va se perdre dans l’intériorité du monde, espace du dedans, lieu d’une autre et plus essentielle vérité.

Rilke est le poète de l’ouvert. Mais qu’est ce que l’ouvert ? Dans les Elégies à Duino il interroge :

« Qui, si je criais, m’entendrait parmi les cohortes des Anges ? »

L’Ange rilkéen figure une existence autre que celle des hommes, prisonniers de la clôture des habitudes, des opinions, des jugements, des constructions de toutes sortes qui le détachent de l’immédiateté. L’homme ne sait plus ce qu’est la vie, ce qu’est la pauvreté essentielle, la mort et l’amour. Et même les amants, qui dans l’extase des commencements s’ouvrent soudain à l’ouvert, perdent très vite la fraîcheur aurorale pour retomber dans le cercle. L’Ange, s’il existe, pourrait-il doucement nous conduire vers le seuil ?

Un grande élégie de Hölderlin commence par ces mots : « Viens dans l’ouvert, ami ! ». Pour tous les chemins âpres et difficiles il faut la compagnie d’un ami, d’un daïmon, d’un ange, d’un sage. Et l’ami véritable c’est avant tout cette voix de l’âme qui chuchote du fond de la conscience, qui tempête parfois, et jamais ne se tait tout à fait. Ange ou démon ? Rilke dit quelque part que le dragon intérieur, si nous savons l’apprivoiser, travailler avec lui, se changera bientôt en fée. Nous avons le grand tort de mépriser ces belles figures de l’imaginaire qui pourraient nous mettre sur la voie. Nos sommes trop étroitement rationalistes, nous privant par sectarisme des eaux bienfaisantes de la source. Et la source est intérieure. C’est par l’ intérieur que nous pouvons accéder à l’ouvert : Weltinnenraum !

C’est l’enseignement traditionnel de l’Orient : dissoudre les constructions mentales pour accéder à la source. Que l’atman se dissolve dans le Brâhman (Upanishad) : « Tu es Cela ». Dans ton essence la plus secrète tu es la substance éternelle de l’univers. Toi qui ne le sais pas, mets-toi en route vers ta véritable destination.

C’est aussi la leçon de la plus ancienne philosophie hellénique. Empédocle à Pausanias :

« Que l’erreur ne maîtrise ton cœur, de croire qu’ailleurs est la source

 Pour les mortels (…) : la parole que tu écoutes vient du dieu ».

Le philosophe véritable, comme le poète, est un médiateur, non un dépositaire de savoir. Il est l’ami, une des figures de l’ami, à côté du daïmon, de l’ange, du génie, du double, de la sirène et de la fée, sourcier de l’âme, compagnon de voyage. L’ami aime l’ami, cherche la compagnie de l’ami. Aussi la philo-sophie est-elle désir de l’ami, commune quête d’amitié sous l’égide du dieu, figure sensible de la sagesse.