« …Et le ciel étoilé au-dessus de nos têtes ».

C’est le ciel ouvert, immense et lumineux qui fait accéder l’homme à la conscience de soi. Non qu’il faille un instant se détourner de la terre nourricière et familière, non pas, mais la terre est l’élément de la vie immédiate, du besoin et de la satisfaction. La terre, c’est l’humus, le sec et l’humide, le chaud et le froid, le proche, le sol ferme et la rivière incertaine, l’arbre pensif, le roseau, la fleur, le sentier qui se perd dans les collines, et la montagne au loin, comme une frontière  tantôt, et tantôt comme une promesse. Mais tout cela, qui est essentiel, est commun à l’homme et à l’animal, définit un mode d’être de la plus extrême proximité vitale. Le chien, qui flaire au sol, la vache et le cheval ignorent tout de l’immensité. Leur regard ne s’élève point au dessus de la sphère étroite du comestible. Sans doute faut-il ici évoquer le passage de l’hominidé à la station verticale, mais cela n’est pas une explication. Il faut tout à l’inverse supposer, chez l’homme, une capacité de détournement, une dénaturation originelle, un désir qui l’ouvre au par-delà, désir d’ailleurs, désir d’infini.

Le ciel déploie son « templum » au dessus de nos têtes, temple de contemplation, mesure du sans mesure. Templum c’est ce qui engendre tempus, le temps, d’abord comme mesure du jour et de la nuit, puis des saisons de l’an, rythme fondateur qui transcende nos soucis du jour, et organise notre année humaine : nous appelons printemps, primum tempus, primavera cette naissance des feuilles, cette arrivée des hirondelles qui signalent le temps de semer. D’où cette idée incontestable que le ciel est la loi de la terre, et des autres éléments, bois, métal, eau, feu – selon la conception chinoise. Quelque chose d’invisible règle le visible, lui donne sa mesure, son rythme, sa nécessité interne. Le sage, et le sage c’est d’abord le paysan, tire sa norme d’un ordre qui le dépasse et le fonde.

Les Chinois ont su éviter cette erreur toute européenne de concevoir le ciel comme un anti-monde, une transcendance. Leur ciel est de ce monde, loi de ce monde. Suivre le ciel n’est pas se détacher du monde pour s’élever dans la sphère désincarnée de l’Intelligible. En un mot, ils ne furent jamais platoniciens. Ils ont toujours ignoré notre tenace dualisme qui nous coupe du corps et de la vie sensible. Ils n’ont jamais pensé dans les ornières de notre clivage métaphysique. Terre et ciel constituent, avec l’homme placé entre les deux, le modèle indépassable de leur sagesse.

J’aime contempler le ciel comme j’aime contempler la mer. Ciel et mer se répondent, et se fondent l’un dans l’autre dans un horizon qui efface les contours, bornant notre perception d’un même cercle indistinct. Je retrouve dans cette vision l’intuition première du Sphaïros qui anima la première philosophie de l’Occident. La mer borde de partout la terre, et le ciel avec elle, dans la splendeur d’une union immémoriale. Alors le ciel n’est pas plus en haut que la mer n’est en bas, les deux extrêmes inversent leur rapport, mieux encore, les annulent dans une in-différence merveilleuse. Mer et ciel ne sont plus l’au-delà, ou l’en-deçà, ils sont la sublime bordure du monde, la porte vers l’invisible.

Combien d’heures ai-je passé, assis sur un rocher surplombant la mer, à contempler le miroitement  des eaux, et là bas, tout au loin, le cercle mouvant de l’horizon, laissant dissoudre en moi toutes les images, toutes les pensées, me laissant glisser sans fin dans l’élément onduleux où les éléments se fondent lentement dans l’unité imperceptible d’une évidence sans conscience.

« Le Sphaïros à l’orbe pur » n’est pas l’objet d’une perception, et pas davantage d’une spéculation. C’est une image grandiose que l’âme accueille dans le moment d’une contemplation sans objet, qui ne se pense pas, qui ne fonde aucun savoir. Quand la lumière hellénique nous saisit elle ne cesse plus de nous saisir, et de nous enchanter.