« Médite jour et nuit… ».  Epicure s’adresse dans ces termes solennels à son disciple et ami, lui recommandant l’assiduité dans la pratique de la pensée, de la parole et de l’action. On ne saurait mieux dire : le philosopher est une activité exigeante qui mobilise la totalité de l’existence. Quant à moi je déplore tous les jours que nous ayons si peu de renseignements sur la vie concrète des Amis dans le Jardin, faute de documents significatifs, et nous voilà réduits aux conjectures. Mais que faisaient-ils donc tout au long du jour – et de la nuit ? Nous soupçonnons que la vie devait y être joyeuse, entre les discussions, les méditations solitaires, les promenades en groupe, les repas en commun, et l’aimable compagnie d’hétaïres converties à la philosophie ! Sophia et Aphrodite conjointes dans le même lieu, le même temps, pour la même excellence.

Bien sûr les cagots et dévots de toute farine ne pardonneront jamais au Maître cette coupable promiscuité ! Longtemps ils fustigeront « les pourceaux d’Epicure », longtemps l’appellation d’épicurien sonnera comme la suprême condamnation. « Ci gît Epicure, crachez sur sa tombe» .

Je voudrais, moi, que la philosophie soit joyeuse, la pensée gaie et plaisante, la vertu facile, primesautière, enjouée, toute colorée de roses, parfumée, enchanteresse. Je hais ces esprits chagrins, ruminants du malheur, sépulcres blanchis de la culpabilité. Je ne puis concevoir que la philosophie achève de nous attrister, poinçonner des flèches amères du ressentiment. Je veux qu’elle nous élève, non pas vers quelque ciel blême et blafard de l’Intelligible, mais vers l’excellence de la beauté et de la liberté.

Car tout commence et finit par le corps. Ce que nous appelons valeur ne prend valeur que d’être profondément incarné dans le charnel, l’instinctuel, le tellurique, l’humus et les senteurs de la terre. Reterritorialisons-nous dans la terre ! Ou, comme dit Epicure, occupons-nous de notre ventre ! Devenons thérapeutes de notre ventre : besoins, instincts, pulsions, tout part de là, du végétal assumé, du chtonien revendiqué, de la tourbe, de la glèbe, et du fumier même, s’il génère des roses !

Bien sûr, on ne se contentera pas de cela, bien sûr on cultivera, et le corps, et l’âme, et l’esprit, selon une gradation subtile, vers le cœur et le thymos, vers l’intelligence, et le noûs. Mais trop d’esprits, qui se croient libérés de la tourbe, et des passions ordinaires de l’humanité, se flattent à bon compte, se haussent du col, et pour finir ne sont que ridicules. « Qui fait l’ange fait la bête ».

Toute la question est de bien saisir ce que signifie « spiritualisation » : ce terme, fort ambigu, est à prendre dans son acception chimique et alchimique : émergence du « spiritueux », ou comment les fruits, en pourrissant, se transforment en liquide aromatique, libérant leurs fragrances, leur vertu éthylique, élevant le thymos vers la gaieté, et le « spirituel » vers le sublime. La spiritualisation est à la fois un processus de décantation-élimination, et de concentration énergétique. C’est le meilleur qui se détache de la fibre charnelle, la quintessence du goût et de la saveur, qui, épurée et anoblie, révèle la subtile substance immatérielle – à partir de la matière.

La méditation part du corps, décante et purifie, et nous met, pour finir en relation intime avec ce qui nous dépasse en nous englobant, matière et forme, corps sensible de l’univers infini.