C’est d’une tout autre science que nous rêvons ici, non point de la matière et de la composition des choses, non point des ondes et des corpuscules, ni même de l’être et de l’étant, encore que ces questions méritent attention dans leur domaine propre. Nous respectons la recherche et le savoir scientifiques en ce qu’ils nous délivrent de bien des sottises. Mais notre propos est ailleurs.

Il y a je ne sais quoi de divin dans l’apparence, dans la perception  immédiate des choses, dans la luminosité de l’air, dans la féérie où nous plonge la levée du jour. C’est le miracle de la quotidienneté, l’heureuse surprise au sortir de la nuit, de sentir se dissiper les brumes et les pesanteurs nocturnes, de s’étonner vivant dans un monde vivant ! C’est bien vrai, c’est indiscutable : le soleil est nouveau tous les jours, et avec lui, c’est nous qui nous sommes nouveaux ! La nuit a tout effacé, soucis, émotions, pensées, l’esprit se lève, gaillard, allègre, primesautier, vagabond, disponible pour de nouvelles saillies!

Le premier kairos, c’est ici : l’étonnement fructueux de la conscience éveillée s’étonnant de sa propre félicité ! Si j’étais mort pendant mon sommeil je n’en saurais rien, si bien que la conscience, par définition, est la saisie de l’éternité. Surgissant, elle raccorde le passé infini à l’instant présent, et, instantanément, elle se donne une immensité de temps devant soi, un infini sans mesure. Oui, je sais que je mourrai, mais comme, mort, je n’en saurai rien, il en résulte que la conscience est la durée indestructible, la quasi-éternité de la présence au monde.

Merveilleuse lapalissade, dont la justesse échappe fort souvent à l’esprit hâtif. C’est ici que la conscience se distingue du savoir. Ce que je sais n’entame en rien la certitude inébranlable de la durée. Expérience sans cesse réitérée, confirmée à chaque instant, indestructible.

Il y a quelque chose de merveilleux dans la lente progression des saisons, dans l’insensible passage de l’hiver au printemps, du printemps dans l’été, et ainsi à l’avenant, dans un mouvement qui n’ pas de terme, comme le beau fleuve d’Héraclite, dont les eaux sont toujours les mêmes et toujours autres, comme dans ces feuilles qui verdissent, qui jaunissent, toujours autres et toujours les mêmes, et comme nous, qui sommes et qui ne sommes pas. Le temps saisonne et nous saisonnons de concert. Dans la plénitude fleurie de mon automne il est de subtiles  poussées de printemps qui renouvellent la donne, et parfois l’été chante et soleille au milieu de l’hiver. Le mouvement lent et l’irruption, côte à côte, simultanément, l’autre qui travaille le même.

Revenons à l’expérience immédiate. C’est le poète qui le dit : l’homme se doit d’habiter poétiquement la terre !