De l’Ouvert les poètes donnent de sublimes images .Je voudrais ici tenter une analyse de structure dans la perspective  du tragique, en continuité de l’article précédent.

Il faut partir d’une quadruple rupture qui jette l’humain dans un en-dehors existential qui le sépare à jamais de l’animal et de la nature comme englobant. Plusieurs philosophes en donnent une approximation qui  sont  autant de jalons pour une analyse structurale.

L’existence n’est pas exactement la même chose que la vie. L’homme conserve la vie mais par l’existence consciente se détache de la vie universelle (Hegel), et s’y oppose même par l’affirmation de valeurs étrangères à la vie comme telle. Il pourra préférer l’honneur, ou la gloire, ou les idéaux, risquant sa vie dans la lutte de prestige, dans l’amour passionnel ou la guerre. L’homme est le seul animal qui consente à mourir pour des idées. A la simple conservation s de soi il oppose une logique du Désir qui vise un au-delà de l’immanence.

L’attachement à vie universelle se fait sous la contrainte de la société et de la culture. Kant remarquait justement que l’éducation exigeait de l’enfant des renoncements à la satisfaction immédiate pour entrer dans le jeu social, mais sous les espèces d’ « un accord pathologiquement extorqué ». Une sorte de violence première arrache l’enfant à la vie universelle pour l’immerger, bon an mal an, dans l’ordre de la culture, des règles et de la loi. Freud donnera à cette idée toute son extension en montrant les effets pathogènes du refoulement de la pulsion, tout en dessinant une perspective de maturation psychique dont la réussite est à la fois possible et incertaine. C’est le « malaise dans la culture », situation d’insatisfaction pulsionnelle pour l’individu ,et d’équilibre instable pour la société, toujours menacée d’anomie, qui ne se survivra qu’au prix d’un renforcement de la répression. Le bonheur, comme satisfaction spontanée des instincts, perd toute réalité, au profit des satisfactions dérivées, culturellement admises ou  favorisées. Freud n’est pas très loin de Kant qui estimait que le bonheur n’est qu’un idéal de l’imagination. Toute la question est de savoir si le contentement moral peut compenser le renoncement au bonheur.

La vraie rupture, c’est Lévi-Strauss et Lacan qui la formulent : la culture, donc le langage, opèrent une scission définitive dans le psychisme : le mot est le meurtre de la chose, la parole se substitue à l’être, le sujet s’édifie sur une perte première et définitive. C’est la scission (Ich-spaltung) entre l’être (perdu) et le désir pris dans les rets du signifiant. Dorénavant il faut dire ce qu’on veut, désigner l’objet, nommer dans la demande, emporté dans une course métonymique où la Chose est à jamais inaccessible, où les « objets» du désir fonctionnent comme des semblants, des substituts imparfaits, indéfiniment fuyants, de la satisfaction interdite. La jouissance, comme possession imaginaire et réappropriation de l’être s’éloigne à mesure que l’on croit l’atteindre. La coupure est sans remède. Sous la loi du langage le sujet se contentera, comme il peut, entre désir infini et satisfactions partielles.

Enfin, le sujet lui-même, en lui-même, devra vivre et assumer la scission entre ce qu’il est et ce qu’il représente, et se représente, objet pour soi, mieux encore, signifiant pour soi, pur « parlêtre », et signifiant pour les autres, qui à leur tour, se signifient dans la langue : gigantesque théâtre d’ombres signifiantes-insignifiantes, à la limite du non-être ! Dans ce semblant universel où donc est la vérité. ?

Il fallait rappeler ces faits pour éviter le délire facile sur le bonheur et la liberté. Quadruple rupture donc, dont il importe de tirer la loi : un « ouvert » se profile à partir de la faille. L’humain est cet être du non-être, ce dérivant hors-nature qui croit retrouver une nature dans le langage, et qui échoue inexorablement à se doter d’une nature, de se pourvoir de l’être.

L’ouvert est structural : c’est cette béance originelle qui s’ouvre dans l’univers de la vie et qui jette l’humain dans cet entre-deux, sans recours,  entre l’être perdu et l’espoir de le retrouver.

Ceci rend compte de la structurelle insatisfaction humaine : nous n’avons plus , quant à nous, la naïveté de croire que l’insatisfaction soit due à un mauvais arrangement de la société, à l’économie marchande ou à une éducation ratée. Fait de structure, fait universel. Donnée de principe, incontournable, irrémédiable.

Allons plus loin. L’essence du désir c’est le fantasme de la jouissance. La finalité du désir, en sa radicalité, c’est la suppression de la béance, précisément,  qui fonde la culture.  Freud disait que le but ultime c’est la mort, ce qui est vrai si la mort est la suppression de toute rupture, de toute tension, égalisation dans l’indéterminé. On comprend mieux pourquoi la culture d’édifie sur l’interdit, condamnant la jouissance,  du moins dans sa finalité ultime. Le sujet, sous l’aplomb de la loi, devra se contenter de jouissances partielles et substitutives. Mais indéfiniment, du fond de l’inconscient, comme les Titans de la mythologie, gronde et rugit le désir insatisfait, si bien que nous passons notre vie à convoiter ce qui précisément se refuse.

L’Ouvert, notre désir spontané serait de le refermer, de le combler, de le forclore, à quoi nous invitent les religions, les sectes, les idéologies, et leurs substituts postmodernes. Sans compter toutes les fadaises sur le bonheur, la plénitude narcissique, la perfection, la performance, la réussite et le reste.

Notre choix est tout autre : l’Ouvert il faut le maintenir ouvert. C’est la position tragique, en sa rigoureuse conclusion. Pas de réconciliation,  pas de solution (même dans l’alcool ! ), pas de suppression, pas de synthèse. L’Ouvert est ouvert, c’est le régime de l’existence consciente, c’est la position de lucidité inconsolable, c’est le régime du désir sans finalité.

Ici se produit quelque chose d’extraordinaire : le désir se connaît lui-même à partir de sa cause – la quadruple rupture, qui n’en fait qu’une. Mais il se désolidarise de sa finalité, posant l’impossible comme sa loi. Et partant il se vivifie, s’exalte dans la multiplicité des pulsions, dans la pluralité des formes, dans l’immanence des choses du monde. Renonçant à tout au-delà, il s’inscrit dans le jeu des forces immanentes, selon sa propre règle, jouissant de sa propre force, dansant à la surface des eaux.

Retournement, qui renverse la catastrophe, dissout le négatif, substitue l’actif au passif. Non, nous n’écouterons plus « les soupirs de la sainte  et les cris de la fée ». La nostalgie se dissoudra dans le chant, et la mélancolie dans la danse, au son de la flûte et de la lyre. Dionysos encore : le démembrement du dieu, image sublime de la pluralité sensible, affirmation sans reste de la pluralité.