Quelque chose s’achève, quelque chose commence dans les balbutiements. J’ai le sentiment d’avoir achevé ma formation, fort tard comme on voit, vu mon âge. Mais ce n’est pas affaire de temps. Certains y accèdent d’un coup, au sortir de la jeunesse, d’autres y passent leur vie entière. L’essentiel n’est pas là : que pèse le temps face à l’éternité ? Quand l’intuition saisit son objet, ou plutôt son in-objet, le temps est suspendu, et c’est une sorte d’éternité. C’est le sentiment de plénitude ouverte qui, alors, chasse les anciennes préoccupations et vous installe dans une certitude sans savoir.

Car cette intuition est parfaitement vide : elle n’a pas d’objet propre, pas de raison, pas même de cause. Elle ne dit rien, n’enseigne rien, ne propose ni savoir ni doctrine, ne commande et ne régit rien. Pourtant elle s’impose à son auteur, elle détermine son existence, elle se communique à sa   pensée, à sa parole, à son action dans le monde. Elle exige plus qu’elle ne donne. Loin de combler ou de contenter le désir, elle le relance indéfiniment dans la course infinie vers le vrai : le dire vrai.

La vérité, ici, se démarque radicalement du savoir. Ce que je sais ne sert à rien, ne sert de rien, fanfreluche et taffetas, fricassée de mots sans teneur.

Intueri : voir, voir dedans. Voir le fond sans fond.

Les uns, examinant le fond, croient y découvrir quelque substance stable, inamovible qui fait sens : religion, ou idéologie. Moi, examinant le fond je ne trouve nul fond, car cela se dérobe indéfiniment, dans une trouée proprement vertigineuse. Le langage n’a pas de fondement, et le réel se disperse à l’infini dans la poussière de l’insaisissable. Pourtant la langue existe, et le monde existe, et l’univers. C’est ce paradoxe qu’il importe de penser, et de dire, alors que toute saisie est impossible. Parler c’est activer la non-saisie. La vérité serait cette fuite toujours relancée, ce mouvement infini de ratage fécond, qui ne pouvant saisir la chose, en épouse la fuite : « l’absente de tout bouquet ».

Que l’on ne s’insurge pas : il y eut des penseurs et des poètes de cette intuition-là. Pour moi ce sont les meilleurs. Le tout est de se rendre digne de cette lignée-là, de ne pas trop en manquer la grâce.

De toute façon l’affaire est entendue : comme dit un certain poète, « j’ai fondé ma cause sur le rien ».