Trouver le ton juste … Tout est là. Mais cela se peut-il chercher ? Je ne vois ni méthode ni forçage pour y parvenir. Affaire de chance, ou mieux encore, d’inspiration. Cela vient ou ne vient pas. Le travail y est aussi pour beaucoup, mais ne saurait suffire. Il faut s’en remettre au daïmon, se rendre disponible, écouter sa voix, suivre ses injonctions. Toutes affaires cessantes, se faire oreille, capter la musique, la redoubler dans l’exigence du poème.

Il est fort étrange, qu’étant si souvent assailli par les voix intérieures, je sois si peu capable de chanter. Et moins encore de chanter juste.  Trop de réminiscences viennent brouiller le message, trop de culture. Ce n’est que dans le vide de l’âme que peut se déployer un air in-ouï, qui culbute les ritournelles anciennes, qui fasse trou dans la conscience.

Pourtant je circonscris plus exactement, chaque jour, l’essence de ce qui devrait être ma parole propre, avançant patiemment dans les buissons folâtres de mes rêves, de mes souvenirs, de mes divagations, pressentant, mais ne pouvant formuler le mot exact qui dise cette indicible vérité. Je tourne autour, soupesant les approximations, les rejetant une à une, dans une désespérance douloureuse de saisir le vrai.

« Au début était la Faille… ». La faille, j’aime assez ce mot qui évoque une incomblable béance, une vacuité originelle, un défaut de sens, une incomplétude essentielle, une fracture par où passe le grand vent de l’univers, où soufflent les tempêtes, où hurlent les bourrasques, où ça crie, où ça rage, où ça chante. Pour le dire, il faudrait plus que les mots ordinaires, plus qu’un vocabulaire infini, car cela excède tous les mots de toutes les langues. Un écart insondable sépare ce qui est –ou n’est pas – de ce que l’on peut en dire : une Chose sans nom, une Absence irrévocable, un Blanc dans le discours, une parole muette, un dire de l’impossible. Cela défie toute logique, toute interprétation, toute analyse, nous renvoyant au fond obscur où se défait tout langage. « La vérité est dans l’Abîme » - et cet abîme, c’est le défaut du mot, et le défaut du dieu qui ordonnerait le discours autour d’un sens. Mais justement, il manque le sens, il manque de sens, ce chemin de la parole qui, faute de se fonder sur une assise, est condamné à tourner en rond autour de la Faille. Et pourtant cela aussi est un fondement, paradoxalement vide, fond sans fond qui rien n’obture, qui ne fait pas sens, mais qui creuse dans toute parole le feu clair-obscur de l‘absence. Nommer l’absence, c’est encore nommer, c’est encore circonscrire un espace, sauf que cet espace est troué.

Il ne s’agit en aucun cas d’obturer le trou, de plaquer quelque mot magique sur le trou. Il faut laisser le trou comme trou, en prendre soin, le cultiver dans la patience et le respect, dans la pudeur du respect poétique, dans le sentiment sublime du sacré. Laisser béant : patienter le trou, en faire la source d’où prennent naissance le rupt, le ruisseau, la rivière, le fleuve – et la mer enfin, aboutissement et retour.  Car tout reflue vers l’origine, tout retourne à la source, selon le mouvement ultime de l’univers. Chemin qui monte, chemin qui descend, de la source à la mer et de la mer à la source. Seul celui qui prend la mesure de cette loi, qui en fait sa mesure peut accéder à l’esprit poétique.

Le poème est ce voyage de l’origine, qui à partir de la source fait retour aux choses, et dans les choses mêmes, creuse la fissure pour le jaillissement de la source. L’origine est dans tous les instants, dans tous les mouvements, identique à soi dans toutes les courbures du cercle : sphaïros, perfection de l’origine.

Cette circularité merveilleuse dessine le trajet singulier du poème : coïncidence à soi dans chaque moment, aussi bien dans l’éloignement que dans le retour. Temporalité sans comparaison possible avec le Chronos chronophage, toujours éloigné, perdu dans l’indifférencié, égaré dans les plaines de la caducité, tombant de rocher en rocher, dans l’indéterminé.

Concevoir ce cercle comme loi de l’être, intimité poétique, et loi du monde, mieux encore le dire dans un langage sans concession, voilà à quoi je me sens destiné, encore que les mots pour le dire, et la forme adéquate pour le dire, se dérobent encore, et peut –être à jamais. C’est un étrange pari de se tenir ainsi à la frontière du dire, un pied dedans, un pied dehors, boiteux et boitillant, et dans les choses et dans les mots. Quoi qu’il en soit, c’est ici qu’est ma demeure sans murs ni fenêtres, sans fondations et sans toit, demeure sans demeure, ouverte aux vents, demeure cependant, s’il est patent que c’est ici, et nulle part ailleurs, que je peux tenir auberge dans la vaste branloire du monde.

Paradoxe : la poésie ne dit pas les choses, ni quelque chose, mais l’absence, à tout jamais, de cela qui ferait coïncider les mots et les choses. Le discours s’origine de la Faille, et la parole est cet effort de dire, dans l’impossible, la fuite du sens, la suite musicale, la fugue, qui, jaillie de la source, fait contour et détour, et retour, à la source.