03 avril 2012

ANGOISSE et IVRESSE MATINALES

 

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Me voici, comme chaque matin ou presque, à ma table d’écriture, et comme chaque matin ou presque, l’angoisse me tord les tripes. Angoisse sans objet, sans cause assignable, comme suspendue en l’air, défiant toutes les catégories de l’entendement, étrangère à toute raison,  sauvage, immense, innommable. C’est une sorte de malaise diffus qui sourd du fond du ventre, pèse sur la poitrine, englue le cerveau dans une étreinte molle et ouatée, et la pensée, elle aussi, est comme malaxée de vagues sombres, tristesse et confusion, attente indéterminée, suspension dans l’incertitude. C’est ainsi tous les matins, et chaque fois je me demande quelle force obscure me contraint à recommencer, chaque matin, cet étrange exercice d’écriture, alors que, profitant de mon temps libre, je pourrais flâner au vent, me divertir du chant des oiseaux et courir la prétentaine. Mais justement, je ne le peux pas, et soyons franc, j’en retirerais une amère déception quant à moi-même, un sentiment intolérable de honte, comme si je tournais le dos à ma destination la plus chère et la plus intime, fuyant lâchement cela à quoi je me destine de toujours, trahissant mon daïmon, et obturant la prégnance de sa voix. Quelque chose en moi exige cet effort quotidien, et ne me laisse nul repos. Je puis bien aller vaticiner l’après midi, lire les tragiques et les poètes, me promener par les rues et les parcs, mais le matin ne m’appartient pas, le matin appartient à cet autre en moi qui est plus vrai que moi.

Cela dit, il reste que, presque toujours, l’angoisse se dissout au fil de l’écriture, et souvent se transmue en allégresse, lorsque la pensée se laisse porter par le flux intérieur, par les libres associations et les images qui surgissent bientôt, emportant les sentiments de tristesse et la moiteur du petit matin. Le soleil brille au zénith, le monde s’ouvre, et me voilà tout ragaillardi, frémissant de joie créatrice, dansant les mots et les phrases dans une ivresse bacchique. C’est le miracle de l’inspiration. C’est la victoire quotidienne sur la peur, sur  l’incertitude, sur le malheur.

 

                                                                    

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Angoisse et ivresse, deux modalités, vraisemblablement de la même disposition, pathologique, ou poétique, c’est selon. Deux expressions du thymos, l’un de la nature du karma, l’autre du daïmon. Il est bien difficile, en outre, de les séparer dans l’esprit, de distinguer leur exigence propre, tant elles se ressemblent, à croire que la création est sœur de la souffrance, son profil inversé, ou que si l’une est la question, l’autre est la réponse. La création poétique s’origine vraisemblablement d’une douleur très ancienne, insurmontable, indiluable, indéracinable, excédant toute « mesure », rétive à toute solution, tant elle est native, consubstantielle à l’être du sujet, nécessaire à son déploiement dans l’espace et le temps. – Je suis ainsi, c’est ma nature, voilà ce que je pourrais répondre à qui m’interroge, ajoutant que si je n’ai pas manqué de chercher quelque remède, je n’en ai trouvé aucun, si ce n’est dans l’acceptation. Amor fati !

Daïmon, disais-je, voix intérieure, exigence, obligation – loi du désir. A-t-on remarqué combien le désir nous écarte de la voie tranquille du bonheur, de la recherche des avantages et des biens immédiats de la vie ? Il serait si doux de rêvasser sous le prunier, de somnoler en contemplant les nuages. Il y faudrait un tempérament fort éloigné du mien, qui ne me laisse ni trêve ni repos. L’obscur aiguillon me pique la chair, me redresse et me jette en avant, pourquoi, vers quoi, je ne sais.  La beauté ? La vérité ? Ces grands mots ne me touchent guère. Je me dois de témoigner, voilà qui me semble plus juste. D’énoncer, de faire entendre une parole qu’un autre que moi ne peut tenir à ma place. Parole énigmatique, dont je suis en quelque sorte l’appelant, l’attendant, l’écoutant, guettant en moi les premiers phonèmes balbutiants dont la série pourrait faire un poème : le premier vers est toujours un don des dieux, imprévisible et gratuit. Mon devoir est de l’entendre, de l’accueillir, de le recevoir, de l’inscrire, et si possible de lui donner suite. Ainsi naissent les poèmes. Et les poètes, si le poète est fils de son poème.

Pour être poète il faut croire aux dieux, car ce sont bien les dieux qui parlent, quelle que soit leur forme ou leur mode d’existence qui nous restent à jamais voilés. Que la raison s’oppose à cette affirmation scandaleuse est de peu de poids. Que l’on invoque l’inconscient, le temps immense, les traditions, et tout ce que l’on voudra, cela n’explique rien. L’énigme reste l’énigme. A l’inverse il ne faut pas jouer au prophète, ce qui serait indigne. En fait, de ce Sujet qui parle il n’y a rien à dire : il suffit de l’écouter.

Et si possible, transcrire : porter, écrire au-delà, « métaphorein ». Parlant des poètes Hölderlin dira : « nous sommes un signe, vide de sens ». Ni l’orientation ni la signification ne sont notre affaire. C’est la parole du dieu en nous qui anime et conduit le signe. Et le sens, sitôt dit, nous échappe aussitôt.

 

Posté par GUY KARL à 17:16 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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Commentaires sur ANGOISSE et IVRESSE MATINALES

    Puissance active

    J'aime l'idée d'une écriture devant surmonter le chaos intérieur, donner forme subtile à l'anarchie qui est le régime initial de l'avant et de l'après ; régime qui sourdement pointe au petit matin devant le bol de café noir après les impulsions désordonnées de la nuit. Car l'angoisse sans nom qui hurle subrepticement le désaccord, la disharmonie élémentaire est aussi une prise directe sur l'état tourbillonnaire des choses, une conscience aiguë et douloureuse du réel, lequel décidément, est trop grand pour soi. La conscience du philosophe n'échappe pas à son énigme ; voilà pourquoi l'écriture ne ment pas. C'est qu'il faut recommencer et renouer avec sa propre puissance pour ordonner le chaos et braver l'intempérie.
    C'est de là qu'il faut partir et nous n'avons pas le choix.
    La question n'est plus de savoir pour-quoi on écrit mais à partir de quoi cet acte devient possible. La puissance qui est ici à l'oeuvre, le daïmon, ce double, ne serait-il pas la forme la plus vibrante du conatus qui nous hisse à la dignité du vivant et nous sépare provisoirement de l'entropie universelle? Et dans ce combat qui ne dit pas son nom, le poème est toujours une victoire sur la mort et l'écriture un acte de vie, une puissance active au milieu du néant.

    Posté par Démocrite, 03 avril 2012 à 17:52 | | Répondre
  • merci

    Merci pour ce beau commentaire qui apporte une lumière supplémentaire dans la nuit éternelle!
    Puissance active en effet, que ce geste, de la main d'abord - du corps - et de l'esprit, qui repousse les ténèbres et qui construit cet abri relatif et précaire de '"humanité de l'homme".

    Posté par gk, 04 avril 2012 à 12:09 | | Répondre
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