Je rêve la douceur d’une paisible fin d’après-midi, quand le ciel se fait plus tendrement serein, que la lumière s’adoucit sur les cimes et les branches, dans une sorte de suspension nostalgique où tous les éléments du jour se rassemblent enfin pour une ultime splendeur infiniment précaire, déjà menacée de ruine, et qui déjà va se décomposant dans les rayons du soleil couchant. C’est ainsi que je vois mon existence présente, à la fois comme une remarquable synthèse de tout le vécu antérieur, moment de grâce, de gratitude, de plus haute compréhension, de sérénité conquise sur le malheur, et qui s’en va pourtant selon la loi du temps, vers un crépuscule inévitable, vers la décomposition. Deux lignes temporelles bien différentes se disputent en moi : la ligne temporelle chronologique, selon laquelle, de la naissance à la mort, je me condamne moi-même à la disparition, et une autre ligne, que je ne sais comment appeler, ligne psychique essentiellement, où la signification excède immensément les cadres temporels, naissance et mort, pour désigner une sorte d’accomplissement personnel, dont la richesse, en s’accumulant, semble contredire la loi du temps, et la mort elle-même. Comme si, en somme, il était trop stupide de mourir, alors que l’esprit se découvre capable d’un développement infini. Que les virtualités semées au cours de l’existence exigeaient un prolongement infini. Que le soleil de l’esprit pût continuer à briller, en dépit de la décrépitude corporelle. La conscience, dans son raffermissement continu, vient contester, encore une fois, la loi du temps, et la vie elle-même, dont la finitude irrévocable apparaît comme un scandale. L’esprit, né de la vie, s’oppose à la vie, en conteste la norme, exige l’immortalité. Cela rend la mortalité, et donc la vieillesse, encore plus insupportable.

Montaigne remarquait, tout à l’inverse, que de partir en petits bouts, la mémoire un jour, la santé un autre, la volupté un troisième, et ainsi à l’avenant, rendait finalement le mourir moins amer, la mort n’étant à la fin que l’aboutissement fatal d’un mouvement graduel. Cela est vrai pour le corps, mais ne concerne pas nécessairement la conscience, qui peut, dans certains cas, être plus aiguë encore, plus universelle. Faut-il souhaiter la décomposition mentale, le gâtisme et l’imbécillité, pour mieux accepter de mourir ? Je vois de gaillards nonagénaires tenir de nos jours les seuls discours cohérents et éclairés qui prennent la mesure de notre époque, alors que les plus jeunes, technocrates patentés ou politiques inconséquents,  semblent flotter dans une étrange illusion. Ces jeunes vieillards sont les phares de l’humanité, incarnant à la perfection l’immortalité de l’esprit.

J’ose espérer, moi aussi, savoir maintenir, par chance et disposition, cette alacrité mentale.

J’en ai fini d’une certaine quête philosophique. Je ne cherche plus à savoir, je ne m’enquiers plus du bonheur et des fins ultimes. Je me pose où je suis, y trouvant mon assise aussi bien qu’ailleurs. Je compose avec mes malheurs intimes, que je sais inguérissables. Je renonce à toute idée de mieux, de meilleur, à tout idéal, me contentant d’amendements au jour le jour.  C’est une longue histoire qui s’achève, d’angoisse et d’espoir, quête vaine et fatigante. Je me recentre en moi-même. Et le temps qui me reste  je le vivrai doublement. Sur un certain plan c’est fait, c’est fini. Mais le temps continue, et ce n’est pas fini. Amendements disais-je, adaptations, aménagements, agencements. Dans cette espace resserré développer la plus ferme conscience, et de moi-même, et du monde. Cela devrait garantir –sans garantie –une vieillesse heureuse.