30 mars 2012

LA VOIX du FLEUVE

Souvent, au début de l’après midi, je prenais mon vélo, ou le bus, selon le temps, pour me rendre au bord du Rhin, au-delà des forêts marécageuses du Ried. J’aimais m’asseoir au bord de l’eau, toutes affaires cessantes, et je contemplais longtemps les eaux puissantes qui, dans leur cours grandiose, s’écoulaient interminablement devant moi.  C’est le paradoxe du fleuve : il coule et ne tarit pas, il est à la fois devant et derrière, en amont et en aval, présent dans le mouvement sans que ce mouvement ne s’arrête. Où donc est-il s’il est partout et nulle part, partout en soi même, et perpétuellement échappé, toujours au devant de soi tout en restant soi ? D’une certaine manière il est à la fois en tous les lieux, dans une impensable simultanéité, et pourtant il coule, il coule…On ne peut dire cela des choses immobiles, comme la pierre sur laquelle j’étais assis, qui épuisent leur être dans une présence contenue en elle-même, sans jamais déborder de leurs limites. L’eau du fleuve n’a pas de limites, hormis les rivages qui le bordent. Aussi va-t-il de l’avant tout en restant rattaché à son propre passé. Le fleuve est une énigme temporelle qui bouscule toutes les catégories. Aussi est-il une image sensible de l’éternité.

A contempler longtemps le fleuve dans sa mobilité immobile on descend très lentement dans une conscience sans objet, happé par le mouvement des eaux, emporté dans un monde sans contour, sans forme et sans qualités particulières. Les formes se dissolvent, les couleurs s’affadissent, les sensations s’émoussent, et ce qui se vit là c’est une sorte de torpeur douce, un peu moite, vaguement triste, avec quelque chose de nostalgique, d’ineffablement inaccompli. Le sentiment d’un  destin autre, sans finalité précise se fait jour : « je dois vivre autrement que je ne fais, je suis à côté de ma véritable destination, je ne sais quelle est cette force qui me dissout lentement dans l’incertain, mais je sais que je ne vis pas tout à fait de ma vraie vie ». La voix du fleuve appelle à je ne sais quelle destination, que je ne puis concevoir, ni formuler. C’est autre chose – voilà tout.

Le fleuve appelle, mais à quoi ? Je ne sais, mais ce que je sais c’est qu’il est l’âme de la poésie, qu’il exige de tout laisser là, famille, métier, et société même, pour une autre aventure. Sa grande voix se marie à la voix des forêts, à la voix du vent qui tarabuste les arbres, les fait craquer sous la tourmente. Sous le vent la forêt mugit comme la mer : mouvement, grondement, écume, vaillance, emportement, tout s’en va dans le déferlement, et tout est toujours là. C’est le sublime, beauté et horreur tout ensemble. Le fleuve a de ces colères qui titanisent, emplissent l’âme d’une terreur sacrée.

De caractère, je suis un homme de la terre, un chtonien déporté dans les villes. La terre est mon élément natif, qui donne certitude et sécurité. Mais il est nécessaire de faire l’expérience d’un élément autre pour s’approprier consciemment l’élément natif. C’est l’eau en mouvement qui me donne les émotions les plus puissantes, les marées, les éboulements maritimes, les grandes avenues de la mer, les fracas sur les rochers. Mais je ne puis vivre auprès de la mer. L’immensité m’accable, comme les hauteurs excessives de la montagne. J’aime les rivières, frères d’enfance, et les grands fleuves, plus hauts génies de l’ouverture au large. Il y a dans les fleuves quelque chose de véhément qui m’enchante et me fascine.  C’est peut-être l’image de mon daïmon personnel, puissance plus haute, plus noble que moi, qui m’appelle à devenir moi. Le fleuve est le guide spirituel du poète.

 

 

 

 

Posté par GUY KARL à 12:10 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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