« En attendant il me paraît souvent

Que dormir serait mieux que d’être ainsi sans compagnon

Et que de persévérer ainsi ? Et que faire dans l’attente, et que dire

Je ne sais ; et à quoi bon des poètes en un temps de détresse ?

Mais ils sont, dis-tu, comme les prêtres sacrés de Dionysos,

Qui de pays en pays erraient en la Nuit sacrée ». (« Pain et vin », élégie de Hölderlin)

     

       La poésie, en ces temps de barbarie, est une constante tristesse. Quoi de plus vain, de plus stérile s’il n’existe nulle perspective, et pas même un lecteur attentif pour qui le poème fasse sens ? Comment ne pas être tenté de s’abandonner au sommeil des âges, d’hiberner comme un ours en attendant le printemps sur la terre ?  De se vouer au silence, et comme les ermites d’autrefois, de chercher en soi seul le salut – si toutefois, comme j’en doute, il est un salut dans la solitude. Nos solitudes, à nous hommes tardifs et fatigués, sont  comme le sommeil des bêtes, lourdes et traversées d’orages. Nos cavernes sont peuplées d’esprits maléfiques, de démons hagards et de sorcières. Nous ne savons plus ce qu’est la sérénité. Ce qu’est la vraie pauvreté de l’âme.

La leçon de Hölderlin c’est de maintenir droit le cœur, en dépit de tout. De supporter le défaut des dieux dans la vacuité du temps. De ne pas obturer la faille. De vivre dans la conscience aiguë du deuil. D’attendre l’heure nouvelle sans rien précipiter. De cohabiter paisiblement avec le négatif. De ne pas forcer le cours de l’histoire, et surtout pas, comme son ami Hegel, de célébrer inopinément les noces de l’Esprit avec le cours du monde.

Pourquoi la référence à Dionysos ? Dieu du vin, évidemment, ce fruit sacré de la terre et du soleil,  dieu qui trace les routes, comme font les fleuves. Mais dieu alternatif aussi, tantôt absent, perdu en quelque lointaine contrée orientale, puis revenant au pays, entouré du cortège des Ménades, pour repartir encore, tantôt brillant de sa superbe unité divine, et tantôt morcelé, déchiré par les Titans, et renaissant encore. Le temps de Dionysos est le temps des poètes, alternant présence et absence, naissance et disparition, temps de l’éternelle Physis. La nuit est « sacrée », comme les « prêtres de Dionysos », plongeant dans l’Abîme, et ressuscitant. La nuit n’est pas le néant de la lumière, mais son abri pensif, sa matrice méditative. Elle porte le jour comme Sémélé a porté Dionysos, le fils des œuvres de Zeus. La nuit est l’image éclairante de la fécondité, nuit de la pensée qui prépare l’avènement de la pensée.

Le deuil lui-même est comme la nuit : il préserve et contient ce qui n’est plus, et qui ne peut que revenir  sous d’autres formes. Car l’originaire revient toujours, il est l’éternel adolescent, l’éternel Orphée, le poète lui-même en son éternelle naissance. C’est pourquoi le deuil est aussi gage de retour.

Il faut se détourner des fausses certitudes de ce temps de détresse. Revenir à la grande leçon, simple et façonnante, de l’omniprésente nature.  Revenant de Bordeaux où il exerça une dernière fois cet humiliant office de précepteur, Hölderlin redécouvre les sentes de son pays natal, les prairies ensoleillées, les bocages et les vignobles, et commence alors pour lui cet étrange voyage immobile, cette « itinerrance », où, comme les prêtres sacrés de Dionysos il erre, non plus de pays en pays comme il faisait naguère, mais du  jour à la nuit et de la nuit au jour, dans cet étroit périmètre de la ville et des vallons proches, scrutant infiniment le ciel du Père absent, expectant les orages, le mouvement interminable des saisons, l’alternance du clair et de l’obscur.  Héraclite septentrional, Hellène dérouté en Germanie, il se fera l’humble interprète des songes de la nature, et dans l’ennuitement de son esprit  guettera sans fin les prémices annonciatrices de la nouvelle aurore.