Décrivant les structures de l’Animus, Jung repère quatre figures principales, qui pourraient aussi bien correspondre à quatre stades de l’évolution psychique de l’individualité masculine. L’animus est le principe de l’inconscient chez la femme. Ce qui l’attire chez l’homme c’est précisément d’y retrouver une des quatre figures cardinales. Au sens strict l’animus relève de la psychologie féminine. Mais je pense que cette analyse permet également de décrire une évolution souhaitable pour l’homme lui-même, selon la formule de Goethe qui clôt le Second Faust : « Le féminin éternel /nous tire vers le haut ».

La première figure c’est la puissance physique, dont l’athlète pourrait être le symbole : Héraklès, ou, plus près de nous, le sportif, le champion, le guerrier, le héros, ou, dans un autre registre, Pâris séduisant Hélène, l’amant infatigable, la beauté physique. La première attraction est toujours de l’ordre du corps : force physique ou vitalité sexuelle. Mais comme Platon le faisait remarquer dans Le Banquet, les qualités physiques ne sont que le premier étage de la quête. Un esprit sain ne saurait se contenter de ces qualités qui perdent de leur attrait au fil du temps, lequel infailliblement exerce ses ravages, mais qui peut aussi nous  détourner vers d’autres exigences.

La seconde est l’homme d’action capable de s’inscrire dans la réalité, d’assurer sa libre existence dans une activité sérieuse, celle de sa compagne, et de son éventuelle descendance. Il apporte la sécurité, le bien-être, la solidité dans la durée. « Aimer et travailler » comme disait Freud. Que ces dispositions soient éminemment recherchées par la femme, c’est l’évidence, mais elles définissent aussi l’évolution qui mène l’homme de l’adolescence à l’âge mûr.  Il serait fort dommageable que l’individu en reste au narcissisme spontané et ne sache point se heurter à la difficulté de l’autonomie.

La troisième est l’homme de parole, le « Maître des mots », celui qui sait, qui enseigne, qui définit le juste et le bien, sur qui on puisse fonder la certitude du sens. C’est l’enseignant, le psychothérapeute, le poète, le prêtre, le leader, l’homme politique éclairé et éclairant, l’avocat, toutes fonctions symboliques, références morales, juridiques, scientifiques, philosophiques, dont la société, autant que le citoyen et l’homme privé, ont le plus vif besoin dans l’incertitude de la vie.  Ce stade est interdit à beaucoup d’hommes en raison de la difficulté de la tâche, à laquelle il faut des aptitudes particulières. Sans parler des déviations et perversions qui peuvent s’y donner libre cours.

Le dernier, le plus rare, c’est le sage. Dans les traditions anciennes c’était le chaman, le prophète, l’ermite, le devin, l’intermédiaire entre les dieux et les hommes, le dépositaire de la parole de vérité. Toutes les cultures honorent la sagesse, mais souvent de manière hypocrite, car l’esprit de la sagesse est exigeant, difficile à comprendre, et encore plus à suivre. Voyez Bouddha, qui, après son illumination, hésite à communiquer l’enseignement. La sagesse est l’aboutissement ultime de la destinée humaine, le stade le plus haut de l’évolution psychique. Elle s’adresse à l’homme de qualité et l’invite à un retournement catégorique. Aussi est-elle le privilège de l’extrême maturité. Sa figure sensible est Le Vieil Homme – littéralement : Lao Tseu.

Ce n’est qu’un schéma descriptif. Mais il donne des enseignements. Il dessine une route de la vie, il encourage à l’effort. On dira peut-être : pourquoi tant d’efforts si de toute manière il faut mourir, et que la mort égalise toutes les conditions ? C’est vrai, mais on peut souhaiter que dans la sagesse on découvre qu’il vaut la peine de vivre, et que la mort n’annihile en rien la valeur et la beauté de l’existence.