Dans l’ « Iphigénie en Tauride » Euripide, par la bouche du Chœur, chante un magnifique éloge d’Apollon (vers  1234 et suivants). Ce texte nous donne une idée de la puissance du dieu, de sa fonction sacrée, de sa profonde nécessité culturelle et psychologique.

          « Létô, sois fière de ton fils !

          Dans les vallons de Délos aux beaux fruits

          Tu mis au monde un dieu aux cheveux d’or

          Habile à la cithare et fier de ses flèches exactes.

          Quittant  l’illustre endroit de la nativité,

          Elle l’emporta loin de la falaise,

          Vers cette crête du Parnasse où naissent les torrents, 

          Où Bacchos mène ses orgies.

Apollon est fils de Zeus et de Léto, frère de Dionysos. Délos est son lieu de naissance. Mais c’est au Parnasse qu’il passe son enfance, là « où naissent les torrents ». Il est en contact avec la terre, environné de l’élément aquatique qui sourd des profondeurs : en  lui  se réunissent les quatre éléments fondamentaux, l’éther olympien, le feu du père, l’eau, la terre maternelle.  Il est pleinement un dieu, présenté avec ses attributs traditionnels : la chevelure solaire (Phoibos, le Lumineux), l’arc,  la cithare – ou la lyre. Sa dualité essentielle, guerre et paix, nature et culture, terre et ciel est rappelée avec  force. Voyons la suite :

          Dans l’ombre du laurier se cachait un serpent,

          Dont le dos rouge chatoyait parmi des écailles de bronze

          Monstre énorme issu de la terre, gardien de la voix souterraine,

         Tu n’étais qu’un petit enfant bondissant aux bras de sa mère,

         Et tu l’as tué, ô Phoibos !

Le serpent (Pytho) est un animal terrestre, rampant au sol, jailli des profondeurs chtoniennes. « Gardien de la voix souterraine » dit le poète. Quelle est cette voix qui monte d’en bas, du pays des morts peut-être, du passé immémorial, souvenir enfoui de lointaines histoires de meurtres, d’enfantements  obscurs, de lignages indistincts ? Le poète nous dit qu’il faut garder le souvenir, et pourtant le jeune enfant-dieu tue le serpent, le « monstre énorme » au dos chatoyant. Héraklès fera de même, et Saint Georges dans la tradition chrétienne pour le dragon. Le héros inaugure sa carrière par un meurtre symbolique dont il nous faut tenter de saisir la signification. Victoire sur les forces d’en bas, sur l’attrait des profondeurs, sur le passé infantile et préhistorique, sur l’élément maternel archaïque. Acte de séparation fondatrice, coupure et ouverture. Le jeune dieu s’élance hors de l’élément englobant, pour se différencier dans sa forme propre, faisant rayonner son auguste lumière sur le monde.  Affranchi, il s’élève vers le Père et sa lumière, il est  Phoibos, le Lumineux, le Solaire, il règne par la Lyre, prince des poètes et des musiciens. Mais n’oublions pas l’autre face du dieu, symbolisée par « l’Arc aux flèches exactes » : il n’est pas de lumière sans la force.

         « Au siège divin te voilà monté,

         Assis au trépied d’or, au trône véridique,

         Pour dire aux hommes tes avis

         Sortis du fond du sanctuaire sacré

         Voisin des eaux de Castalie, en ce centre du monde

        Où tu as ta demeure ».

Le trône, le trépied, l’or royal, et enfin, et surtout, cette parole du dieu, à Delphes, que profère la Pythie (prophétesse d’Apollon Pythique, vainqueur du serpent Pytho). La demeure du dieu est au centre du monde, dieu Omphallos, recueillant les paroles issues des profondeurs de la terre, auprès des eaux sacrées, et qui troubleront les hommes de leur « véridicité ». Car le dieu dit vrai, ses  oracles sont infaillibles. Il est le lien entre la terre et le ciel, dépositaire de la vérité, dieu du Logos lumineux. C’est ce qu’énonce explicitement la fin du poème :

           Et tous rendirent leur confiance

           Au trône prophétique où de la terre entière

           Viennent les pèlerins ».

L'énigme du serpent trouve sa solution : si Apollon tue le serpent, en signe de rupture, il continue de percevoir les paroles sacrées qui viennent du fond de la terre. La rupture n'est pas un déni, elle relie tout en séparant. C'est la nature du symbole d'opérer de la sorte, en dépassant les contradictions que la logique à elle seule ne peut résoudre. S'il faut quitter l'enfance et l'archaïque, il faut rester disponible au chant secret des profondeurs, à la voix de l'inconscient. Apollon est par excellence le médiateur, entre terre et ciel, entre Gaia et Zeus, entre le conscient et l'inconscient. D'où sa puissance prophétique. Les rêves viennent du sommeil de la terre, rêves où le passé et le futur se confondent, mais c'est au dieu de donner la lumière, dans le présent de la présence, par la puissance de sa parole.

 

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                        Ces extraits reproduisent la traduction de Marie Delcourt-Curvers, très légèrement modifiée. Edition Folio classique 2105)