Dans les tragédies grecques le Chœur exprime en général l’opinion dominante, le bon sens populaire, et la mesure. A ce titre il apparaît comme un tiers modérateur entre les parties en présence, exerçant une fonction arbitrale. Mais cet arbitrage vaut également pour le conflit interne qui ravage les personnages du drame, pris entre deux options également catastrophiques. Pour autant son jugement, ses avertissements ne servent guère : le drame se déroule malgré eux, dans une tragique course à la mort. A titre d’exemple voici, dans  l’« Iphigénie à Aulis » d’Euripide, le chant du Chœur qui ponctue l’exposition du conflit. Il y est question de la dualité d’Aphrodite, en écho à la fatale passion d’Hélène :

                             « Heureux ceux à qui la déesse accorde mesure et pudeur

                             Ceux que, sur le lit d’Aphrodite, 

                             Ses dards furieux laissent en repos,

                             A l’heure où l’arc du blond Eros    

                             Lance à la fois les deux traits du plaisir.  

                             L’un donne la félicité.

                             Où frappe le second toute vie est détruite.

                             Belle Cypris, écarte le  de notre lit.

                             Accorde-moi de plaire avec pudeur,

                             De n’inspirer que des désirs permis,

                             Et de connaître ta douceur  

                             A l’abri de ta violence ».

Cette incantation déroule deux séries parallèles dont les termes s’opposent terme à terme : mesure, pudeur, repos, félicité, douceur, plaisir permis – et d’autre part : dards furieux, vie détruite, violence, et, ajoutons de notre plume : transgression. Aphrodite est la plus redoutable des Déesses car elle est source de confusion. « Les deux traits du plaisir » lancés « par l’arc du blond Eros », comment y distinguer la fine pointe du plaisir légitime, et le péril de la folie destructrice ? Le Chœur le dit sans le dire : c’est la mesure, gage de pudeur, mais où s’arrête la pudeur, où commence la transgression ? Aphrodite inspire les plus grands débordements, dérègle la raison, et même les dieux succombent à son charme, à voir les infidélités de Zeus, les accouplements entre les dieux et les mortels, les viols et les engendrements illégitimes qui pullulent dans la mythologie (Voir Hésiode : Théogonie). Aphrodite est plus forte que tout, et la guerre de Troie vient en témoigner à toutes les pages de l’ancienne tragédie.

C’est une piètre réponse que d’invoquer la mesure. Qui dira la mesure, et la mesure de la mesure ? Le droit dira : c’est la légitimité d’un mariage consenti. Mais Hélène s’est laissé abuser par le désir de Pâris, et répondit au désir par le désir. Est–elle coupable ? Est-elle innocente ? A cette question les Tragiques répondent tantôt oui, tantôt non. Et c’est une élégance de plus d’invoquer à titre de justification la séduction d’Aphrodite : la faute, si faute il y a, c’est l’œuvre de la déesse. Nietzsche fit remarquer que les Grecs se déchargeaient du crime sur les dieux. Et parmi eux la plus subtile, la plus implacable, presque toujours victorieuse, c’est Aphrodite.

« Je ne sais vers quoi courir, j’ai deux pensées… » Aphrodite, encore qui déchire Sappho, entre la convention, et l’irrésistible Eros.

Il y a je ne sais quelle inimitable grandeur dans le polythéisme grec. Il reflète la diversité merveilleuse des instincts, la multiplicité chatoyante des êtres de la nature, la pluralité des forces et leur guerre éternelle. Les Grecs ont exploré jusqu’à la destruction finale le caractère changeant, multiple, contradictoire de toute chose, dans la nature et dans l’humanité. S’ils pensent l’unité c’est toujours une unité de la multiplicité : un seul monde, mais mille forces antagonistes :

« La guerre est le père de toutes choses, de toutes choses le roi » : Héraclite