Des curieux se proposent d’aller rendre visite au célèbre penseur, espérant le surprendre dans quelque haute activité méditative. Pénétrant au logis d’Héraclite ils le voient occupé le plus banalement du monde à s’occuper des affaires domestiques. Le philosophe les accueille calmement avec ces mots : « Ici aussi sont les dieux ».

Comment entendre ces paroles quand on sait qu’Héraclite ne professait aucune sympathie pour les pratiques rituelles et les croyances populaires ? Mais se voyant mourir il dépose son livre sur l’autel d’Artémis, confiant à la déesse le soin de sa postérité.  Certainement, il se faisait des dieux une toute autre idée que le vulgaire. On peut supposer que pour lui les dieux étaient des formes sensibles, des images précieuses du seul dieu qui règne de par le monde, qu’il appelle tantôt Zeus, et tantôt l’Un : « L’Un, le Sage, ne veut pas et veut être appelé seulement du nom de Zeus ». Zeus, improprement invoqué par l’âme basse pour ses petites affaires, et justement contemplé par l’âme purifiée, qui voit dans ce nom seulement l’expression de la puissance cosmique. L’Un, comme unité du multiple ; le Sage( au neutre : « to sophon ») que révèle le Logos universel.

Il faut rappeler avec force ceci : le dieu est le monde lui-même, la nature éternellement agissante. Les dieux en sont l’expression multiple et différenciée. C’est ainsi qu’il peut exister un dieu de la terre, de l’eau, de l’air, du feu, du vent, de la beauté, de la guerre, de la mort, du foyer, et de toutes les forces, naturelles ou humaines. Il n’est donc pas incongru qu’Héraclite accueille ses visiteurs dans sa pièce d’aisance en disant qu’ « ici aussi vivent les dieux ».

Cette simplicité rustique me plaît fort. J’aime que l’on revienne au plus humble, au banal, à la tourbe de la vie. J’aime sentir le vent, la bruine, et la lumière plus encore. La divinité des éléments est pour moi une évidence, un savoir du cœur. Et la seule déité que je vénère est la nature immense, généreuse et terrible. Et tout cela en étant parfaitement agnostique, matérialiste, convaincu que la réalité n’est autre chose qu’amas de particules, combinat d’atomes et de vide. Cela, c’est la raison qui me le dicte, et la raison a raison. Mais le cœur obéit à d’autres lois. Je sais que la terre tourne autour du soleil, mais je vois toujours Phoïbos se lever à l’est et se coucher à l’ouest. Et je vois, je sens toujours la divine lumière danser à la surface des corps. Comme en chaque homme, sans doute, de notre modernité, en moi cohabitent un poète et un savant, un être sensible et un rationnel, un coeur et un esprit. Aussi puis-je, sans réticence aucune, voyager du traité scientifique à la poésie de Sappho ou de Goethe : je suis  également chez moi dans les deux mondes.

Par contre je ne supporte pas les religions de la transcendance qui situent dans un ailleurs impensable la source ultime, la cause et la raison des choses. Là-dessus j’hésite entre l’exaspération et le rire !

« Les dieux sont parmi nous » écrivait René Char. Rien de plus juste, si l’on se fait une idée épurée de la divinité, et si, dans ce monde même, dans l’humus et la lumière, on sent palpiter infiniment le cœur du monde.