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Ce que nous sommes un dieu le sait peut-être

Mais nous, de notre peu de savoir

Nous faisons des palais de cristal, quand l’orage

Arrache la toiture et les murs, et nous jette

Au tourbillon poussiéreux des hasards.

 

 

                         11

 

  J’ai oublié ma langue maternelle

  Je suis né d’aujourd’hui

  Chaque matin je me réveille neuf, et vierge, et disponible, et désireux

  J’ouvre la porte au petit jour

  Je ne me souviens de rien

  Les mots me prennent par la main

  Je danse d’allégresse

  Je me rie du destin

 

 

 

 

 

 

 

 

                            12

 

Je vois le monde dans la fumée de ma pipe

Cela fait de belles volutes bleues et mordorées

Il me semble que mon âme se colore de rose

Les arbres de bleu clair

Cela donne un petit air de Méditerranée

Allègre, vif, matutinal

J’hallucine les blanches voiles sur la mer

Je suis au pays des dieux.

 

 

                             13

  

 

Je voudrais inventer des mots nouveaux

Légers, comme des pas de danse

Qui diraient le plaisir d’exister

Des mots, comme des roses

A déposer sur le front de l’aimée

Doux comme des baisers

Des mots qui disent l’aventure

Des mots comme des gouttes lisses

Comme la gaze douce

Comme l’embrun, la bruine et le parfum

O doux arôme, o l’insensible

Ecoulement du temps, comme un nuage délicat

Qui lentement dans le ciel s’évapore !

 

 

                                      14

          

 

Le poème c’est du rythme

Rien que du rythme

Et ça danse, et ça tangue et ça claque

Sur un pied, sur trois pieds, mille pieds !

 

L’air est vif, le soleil batifole entre les arbres

J’ai l’esprit clair, le corps sensitif

Je feuillette quelques amis poètes

Je grappille comme un merle

Je ne réfléchis pas

Je laisse venir à moi les mots et les images

Je choisis les plus beaux, j’en fais un bouquet

Je l’offre à toutes les déités

De l’air et de la terre !

 

 

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J'avais, voici quelques années déjà, commis une série de poèmes qui portaient ce titre. Je me crus habilité à dessiner un autoportait sur pied, comme font les peintres. Je voulais surtout dégager, de ce qu'il est convenu d'appeler une image, quelques traits saillants qui échappassent à la convention. J'hésitai longtemps, balançant entre un oubli volontaire, donc impossible, de ces textes, et une révision, qui exigeait en revanche une douloureuse actualisation. Je finis par opter pour la seconde solution, non par coquetterrie, mais parce que je me retrouvai singulièrement dans des dispositions mentales fort analogues à celles d'alors. Mais, relisant ces anciennes divagations  je fus saisi d'épouvante. Mon goût littéraire a si fortement changé que je ne pus m'y reconnaître. Aujourd'hui je suis fermement décidé à la pudeur, à l'extrême concision, à la clarté maximale. C'était simple: ou brûler, ou remanier. J'ai donc remanié, et à vrai dire, surtout élagué, coupé, retiré tout ce qui me semblait relever d'une pesante littérature.

Comme le lecteur est fort heureusement dispensé du texte original il appréciera peut-être cette moulure épurée. Quoi qu'il en soit je ne peux mieux faire, ce qui est, je le confesse, une excuse de peu de prix.

 

 

 

 

 

 

 

 

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