« Les bords du Gange entendirent le triomphe

Du dieu de Joie, quand de l’Indus, en conquérant,

Vint le jeune Bacchus arrachant du sommeil

Les peuples, avec le vin sacré.

 

Et toi Ange du jour n’éveilles tu pas

Ceux qui dorment encore ? Donne les lois, donne-nous

La  vie et le triomphe, Maître qui seul

As droit de conquête, comme Bacchus ! » (Hölderlin, « Vocation de poète », début)

 

          C’est une merveille indicible que la naissance du jour, merveille chaque jour recommencée, tant que dure la vie, tant que l’esprit vaillant en mesure la vaillance ! Car le jour est appel, et céleste mission pour le poète. Dans la splendeur de la lumière il retrouve sans cesse, exigeante et vaillante, sa propre lumière intérieure, et « la lumière philosophique autour de sa fenêtre ». Il ne lui reste qu’à s’accorder à ce qui se donne sans mesure : don du ciel, triomphe musical. Dionysos vient de l’Indus profond, apportant le vin qui sauve, éveillant les peuples, et traçant les chemins. L’Ange du Jour apporte le frémissement salutaire, « la vie et le triomphe » sur les forces de mort, sur la violence déchaînée, la démesure, sur le sommeil aussi, ce frère obscur de la mort. Eveillons-nous ! Eveillons-nous à la divine lumière  qui donne la mesure des choses dans le monde, et de nos propres forces dans notre esprit.

Et dans son enthousiasme voilà que le poète identifie les deux divinités tutélaires, Dionysos et Apollon :

 

« C’est ainsi qu’est notre aïeul, le Dieu Soleil

Lui qui donne le jour joyeux aux pauvres comme aux riches

Lui qui, dans le temps qui fuit, nous soutient,

Nous les êtres de passage, et nous tient

En des lisières d’or, comme des enfants.

 

C’est lui qu’attend, c’est lui qu’accueille, quand vient l’heure

 Son flot pourpre ; vois, la noble lumière

Va, sûre du changement

D’un cœur égal descendre le chemin.

 

Que passe aussi, quand il en sera temps,

Et qu’à l’esprit partout le droit ne manque,

Que meure alors, dans le sérieux de la vie,

Notre joie, mais de belle mort ! »

 

                         Qu’importe la mort si la lumière nous accompagne dans le voyage, qu’elle nous survit à jamais en réjouissant tous les êtres mortels, si l’esprit, avec nous, a pu faire quelque avancée dans le monde, si le peuple se réjouit dans le chant du poète, perpétue son chant pur ? Ne point partir honteux, accablé, insatisfait de soi et des choses, mais content, non de mourir, certes, mais de l’œuvre de vie qui vivra après soi. C’est cela, certes, « la belle mort ».

Cette idée, Hölderlin la cultive jusqu’à l’obsession, comme marqué du plus sombre pressentiment. Et de fait son élan sera brisé, sa vie cassée par le destin le plus funeste. Mais s’il renonce, forclos dans sa chambrée au bord du Neckar, arpentant sans fin les sentiers campagnards, à produire de grandes hymnes et élégies, il ne cessera d’écrire de petits poèmes sur les saisons, donnant à entendre indéfiniment  la leçon d’Héraclite. Printemps qui vient, été qui sonne, automne qui pâlit, hiver nocturne, chemin qui monte et chemin qui descend, un seul et même chemin.

Sa joie, hélas, fut de courte durée. Elle était la victoire toujours précaire, toujours menacée, sur l’angoisse et le déchirement. L’homme Hölderlin ne connut ni la sérénité ni la reconnaissance. Mais sa poésie est d’une pureté sans pareille.