Hölderlin a plus que tout autre poète ressenti la douleur de la perte, la ruine des dieux antiques. Il sonde avec effroi le silence qui règne sur la terre, le blanc sidérant qui paralyse la pensée. Mais il refuse de désespérer, et dans l’attente même il édifie le Chant qui fera refleurir, non les dieux enfouis, mais de nouvelles figures de la médiation entre les hommes et les dieux. Il évoquera avec une piété reconnaissante trois figures successives : Héraklès, le héros bienfaisant, Dionysos le dieu-homme, et le Christ, dernier en date des grands médiateurs, contemporain de l’ennuitement du divin, qui témoigne dans sa Passion de la perte du sens et de sa nécessaire résurrection. Je voudrais ici revenir sur deux passages consacrés à l’œuvre de Dionysos, qu’il appelle Bacchos ou  Evios.

                « …Evios

                Qui à son char attela   

                Les tigres, et en bas

                Jusqu’à l’Indus 

                Ordonna le service de joie

                Implanta la vigne 

                Et dompta la fureur des peuples ».

Dionysos, dans cette version, est un civilisateur : il dompte les tigres et les peuples, crée un culte de joie, plante la vigne et donne le vin consolateur à tous les malheureux. Mais le vin est plus qu’un breuvage bienfaisant, c’est, pour les hommes, le symbole d’une communication au divin, c’est une participation à la félicité des dieux. Les Olympiens se nourrissent de nectar et d’ambroisie, les hommes s’approchent des dieux dans la célébration, la libation, et l’ivresse. La « mania » n’est-elle  pas, pour les Grecs, une inspiration divine, un délire mystique, une participation au sacré ?

Voici le second passage, dans une ultérieure version du même poème, « L’Unique ».

                 « ….De l’Evios, le clairvoyant, qui jadis

                Corrigea la maussade errance,

                Dieu de la terre, et conféra 

                L’âme à la bête dont la vie

                Au gré de sa faim se traînait suivant la terre

                Mais il leur offrit, en une fois, droits chemins et lieux de vie

                Et disposa les biens de chacun ».

Dionysos le secourable, le médecin de la terre, confère à chaque espèce animale son droit et son lieu, sa route spécifique, car il est « dieu de la terre », entendons dieu charnel, dieu tellurique, esprit qui anime, qui donne vie, qui trace les routes. Et dans cette même logique Hölderlin chante avec ferveur la puissance civilisatrice des grands fleuves, tels le Rhin ou le Danube, qui, jaillis de la montagne obscure, ouvrent l’espace, tracent à travers les plaines les sillons de la civilisation humaine, où fleuriront bientôt les villes par milliers, et les jardins embaumés, et les maisons des hommes.

« Dionysos, le plus doux et le plus terrible des dieux ». Hölderlin choisit la douceur, célébrant en Evios la divinité la plus terrestre, la plus chtonienne, expression poétique et mythologique de l’âge heureux où le divin se tenait au plus près des hommes, sensible encore dans la célébration rituelle, dans la communion humaine, dans la pétulance du vin partagé. La suite est une histoire de l’éloignement. Quand le divin se détourne de la terre il faudra des héros pour rétablir le lien défaillant. Héraklès est un « prince ». Le Christ viendra tout à la fin, ultime intermédiaire, et « limite finale ».

           « Or une trace pourtant demeure

          D’une parole ».

Le poète est seul sur la terre, pleurant la fin d’un monde. Mais il refuse de se désespérer. Ce qui eut lieu, dans la magnificence de l’éblouissement, peut advenir, encore, par miracle, mais ce ne peut être la même chose. Il ne croit pas à l’éternel retour du même, il prend acte, il fait silence, et au cœur de ce silence, il entonne le chant d’un autre Advenir, arpentant sans fin, après tant d’années d’errance de par le monde, les chemins de sa Souabe natale. Il ne cherche plus ailleurs ce qui fut et n’est plus, mais c’est en contemplant les orages du Père qu’il se laisse aller à pressentir l’ère du renouveau.

«Pourquoi des poètes en ces temps de détresse » ? Hölderlin, bien mieux que son ami Hegel, a su vivre et sentir, et dire le drame de son temps. Hélas pour nous, les chemins de Souabe, et le ciel de Souabe ne nous ont en rien éclairé : le ciel est toujours noir, et l’orage menace de toutes parts.