Troie est rasée. Tous les guerriers massacrés. Priam  égorgé. Les Grecs vainqueurs se partagent, comme du bétail, les femmes survivantes. Andromaque, l’épouse d’Hector, est attribuée au fils d’Achille, lequel, après avoir tué Hector, traîna la dépouille du héros troyen, attelé à son char, tout autour des murailles de la ville. Andromaque, fidèle à la mémoire de son époux bien aimé, ne peut se résoudre à des noces infâmantes, et songe à mettre fin à ses jours.

Voici un bref passage du dialogue entre Hécube, femme de Priam,  et Andromaque sa fille.

           Hécube :

« Comment peut-on, ma fille, comparer vie et mort ?

L’une est néant et l’autre admet encore l’espérance».

           Andromaque :

« Tu émets-là, ma mère, un jugement que je n’admire pas.

Ecoute-moi, que je console un peu ton cœur.

Etre mort, ne pas être né, s’équivalent, je pense,

Et mieux vaut mourir que de vivre dans la douleur.

On ne souffre pas de ses maux quand on est insensible.
Mais qui, ayant été heureux tombe dans l’infortune

Reste obsédé par le regret de ce qu’il a perdu.

Comme si jamais elle n’était née, Polyxène (ma sœur)

Dans la mort ignore tout de ses propres malheurs ».

                       Je fus, lisant ce texte, frappé par sa tonalité épicurienne. N’est ce pas là, exactement, la doctrine du Maître ? « La mort est sans rapport avec nous. Car tout bien, et tout mal, est dans la sensation : or la mort est privation de sensation ». (Lettre à Ménécée : 124). La mort donc ne concerne ni les vivants ni les morts, c’est un rendez-vous toujours manqué : si je suis, la mort n’est pas, si la mort est, je ne suis plus. Reste la question du suicide, qu’en règle générale Epicure n’admet pas, tout en reconnaissant que dans certains cas extrêmes elle puisse se justifier. Andromaque met sa noblesse à préférer la mort volontaire à la trahison. Ce choix lui appartient. De quel droit nous érigerions-nous en juges de moralité ou de bienséance ?

Il ne faut pas parler légèrement du suicide. C’est là fatuité, ou méconnaissance de la douleur. Que ceux qui n’ont jamais souffert s’abstiennent de donner des leçons aux malheureux. On ne cultivera pas la glorification du suicide, mais on g                ardera en réserve cette ultime preuve de liberté pour les temps impraticables, quand il n’est plus aucune possibilité de bonheur.

Pour en revenir à Euripide, l’historien amateur que je suis s’étonne de ce discours qui rompt, me semble-t-il, avec la tradition, selon laquelle la vie appartient aux dieux et à la cité, si bien que nul ne peut, sans impiété, en disposer à son gré. J’aime cette entorse à la morale publique, et je me range au nombre de ceux qui estiment qu’à l’individu seul appartiennent et son propre corps et sa propre vie.

 

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Extrait des "Troyennes" d'Euripide vers 631 à 642