Il ne faut faire profession de rien. Moi-même j’ai été professeur, mais je ne me flatte en rien d’être un professionnel. Je suis, en sport, en littérature, lecture et écriture, un simple amateur, et dans la philosophie même, considérant ma faiblesse en toutes choses, et mon indécrottable paresse. Non que je ne puisse faire effort à l’occasion, mais à la durée je ne vaux rien. Après quelques pages mon livre me tombe des mains, mon esprit s’égare et s’en va battre la campagne. De même pour mon écriture qui ne vaut que dans l’instantanéité, dans la flamme d’une soudaine et brûlante inspiration, et qui retombe bien vite, après quelques saillies, feu de paille vite éteint. Etudiant j’étais pusillanime, je ne pouvais consacrer que de rares et rapides heures  à l’étude, vite lassé de la spéculation, des raisons et des raisonnements. Aussi ne pus-je guère briguer les concours, et les premières places moins encore. C’est miracle si je parvins à décrocher le titre qui m’assura l’existence matérielle et la sécurité d’un poste reconnu. Mais il faut dire à ma décharge que je pris l’enseignement fort à cœur, que je me souciai très loyalement de mes élèves, et que je fis ce qui était en mon pouvoir pour rendre mon enseignement vivant, accessible et stimulant. Et j’y réussis plutôt bien. Mes faiblesses, paradoxalement, étaient des forces : j’apprenais en enseignant, je découvrais l’intérêt de matières qui me rebutaient jusque là, dans le souci de les rendre digestes et compréhensibles.  D’année en année je pris plaisir à la philosophie, et je finis par y confondre le meilleur de ma vie.

Aujourd’hui que j’ai tout loisir de chatouiller les Muses, jouissant d’un temps qui est tout à moi, je me livre enfin à ma véritable passion, qui est d’écrire. Cette passion, longtemps contrariée par la nécessité d’assurer ma subsistance et celle des miens, et aussi, il faut le dire honnêtement, par mon indisponibilité chronique à l’effort – je ne puis quant à moi mener deux existences de front, et me dédoubler en auteur et en enseignant de métier – cette passion d’écrire me jette tous les matins à ma table de travail, et, je ne sais ni comment  ni pourquoi, m’inspire presque chaque jour quelque nouvelle idée que je vais mettre à l’essai, tenter, tester, taster, éprouver, expérimenter comme ferait un entomologiste ou un chimiste, la soumettant à la question, la retournant en tous sens, la pétrissant comme du pain, pour la mettre en ordre, en forme, prenant un plaisir infini à cette opération de débrouillage, de démêlage, de pétrissage, jouissant enfin de la forme faite, et tout prête à la lecture ! Je me réjouis d’autant d’imaginer, avec quelque naïveté, mais avec une gourmandise de gourmet, le plaisir qu’en retirera, je l’espère, le lecteur. Tout auteur a la candeur de se croire indispensable, et cette heureuse illusion contribue puissamment au plaisir de créer, aussi n’en faut –il point rougir !

« Mais pourquoi écrivez-vous ? » - Mais je n’écris pas « pour », ni pour le lecteur ni pour moi, ce « pour » est la mort du plaisir, car enfin écrire ce n’est pas travailler, ce n’est pas produire pour être utile. J’écris « parce que » - parce que’une force irrépressible, une puissance interne sans motif ni raison me pousse en avant, dont je ne veux rien savoir, dont j’ignore aussi bien la cause que la motivation, et qu’il faut soigneusement laisser dans cette heureuse ignorance. C’est ainsi, c’est mon daïmon, c’est ma part secrète, divine si l’on veut, c’est la nature en moi, souveraine et irrépressible. C’est de la sorte que s’exprime la puissance intérieure, qui a nom désir.

Quelques-uns me demandent parfois pourquoi je parle si volontiers d’Héraclite, d’Epicure et des autres. Mais ils sont de longtemps des compagnons de route, de longtemps je les médite, mieux je les incorpore à ma vie. Je ne puis les détacher de moi, comme je ne pourrais vivre sans estomac ou sans cœur. Je ne les étudie nullement pour la montre, pour l’éducation ou le faire-valoir. Je les étudie, je les pratique, je les malaxe en tous sens comme je fais de mes propres idées, et souvent je ne sais plus ce qui est d’eux et ce qui est de moi. Et cela n’a aucune importance puisque je ne fais pas œuvre savante ou universitaire, que je cherche tout bonnement et benoîtement à me dire tel que je me fais et tel que je deviens. Je n’ai jamais su faire autrement, et je comprends mieux, à cette aune, pourquoi je fus si médiocre étudiant. Je n’aime les auteurs que dans juste proportion où ils me révèlent à moi-même. Et certains d’entre eux me sont si familiers, si chers, si intimes, si amis, que je finis par les confondre à ma peau, à ma chair, à mon intimité la plus intime. Au vrai je ne sais plus qui est qui, et c’est la chair même de la pensée que je construis ici mot à mot, page à page, selon une logique très spéciale, indifférente aux canons ordinaires de la pensée.

Peu me chaut de faire oeuvre durable ou originale. Ma seule motivation, et elle est ma vie même, c’est cet incompréhensible plaisir de la création. C’est là le premier et le plus grand de tous les biens.