« La terre entière vit dans la peine et c’est pour la peine qu’elle a le plus de capacités ». C’est un constat, un diagnostic qui repère le symptôme universel : la peine, « ponos » : mal, fatigue, travail, labeur, douleur,  souffrance. Cette évidence exprimée par le médecin Epicure rencontre étonnamment celle de Bouddha : le monde est « dukkha », souffrance. La philosophie commence, et doit commencer par la reconnaissance des faits, et le fait premier, irréfutable, est la souffrance de tous les êtres sensibles, animaux et humains, condamnés au besoin, à la soif, au souci du lendemain, et pire encore à la cupidité et la peur. En écho, Schopenhauer dira que toute biographie  est une pathographie. Reste à expliquer pourquoi c’est pour la peine que le monde a le plus de capacités, et non pour le bonheur.

Ce qui est inévitable c’est la nécessité : se nourrir, respirer, dormir et se mouvoir, assurer sa subsistance et sa sécurité. C’est déjà un travail auquel il n’est pas de remède. Mais on peut en réduire l’étendue si on  limite les exigences au nécessaire. En quoi l’animal est plus doué que l’humain, qui s’invente mille besoins superfétatoires de gloire, de renommée, de prestige ou de pouvoir. (Voire les analyses de Hobbes sur l’état de nature). Nous prenons pour nécessité ce qui n’est qu’artifice et bulles de savon. Aussi sommes nous particulièrement doués pour l’insatisfaction chronique et le malheur qui la suit comme son ombre.

Tout diagnostic exige une étiologie : quelles en sont les causes ? Epicure dira que c’est l’illimitation du désir qui repose à son tour sur une méconnaissance des lois de nature. Le corps est facile à satisfaire mais l’esprit s’emballe et se nourrit d’illusions. On croit pouvoir étendre à l’infini la jouissance alors que le pouvoir du corps est limité. Qui a mangé à sa faim « est l’égal de Zeus en personne ». Tout surplus est  néfaste. Pour les désirs il importe de raisonner  selon le modèle du besoin, non que le désir soit  simple besoin, mais il devrait se ranger à la norme de la satisfaction. Le riche qui veut encore plus de richesse est pauvre en son âme, rongé par la gangrène de la soif. Le vrai plaisir réside dans un corps-esprit sain qui se réjouit de sa santé et veut la communiquer à ceux qui souffrent.

Bouddha  repère trois causes du malheur : le désir illimité, la haine et l’ignorance, sachant que c’est l’ignorance qui est en dernier lieu la cause des deux autres maux. Dukkha est fruit de l’ignorance. Laquelle est source de l’attachement. Attachement à un moi considéré comme substantiel et permanent, et qui, à l’analyse, se révèle impermanent, sans constance ni consistance, simple flux de processus physiques et psychiques, aussi mobiles et évanescents que le cours d’une rivière ou que la fumée d’une torche. Cette illusion du moi génère toute une série de passions funestes : envie, haine, jalousie, colère, égoïsme, ambition, vanité, orgueil, toutes expressions de l’insatisfaction fondamentale, source inépuisable de malheurs.

Cette étiologie à son tour demande une généalogie. Comment donc ces causes, repérables, seraient-elles des effets d’une causalité encore plus profonde ? S’il est relativement aisé de rapporter ces maux à des sources communes, reste à expliquer comment cette disposition générale au malheur a pu faire son entrée dans le monde.

Dans la lignée d’Epicure, Lucrèce évoque une histoire de l’humanité. L’inventivité propre de l’homme s’est exprimée dans la création des outils, des techniques, apportant de la sécurité et de la puissance  face aux animaux féroces et à l’indigence relative de la nature. Mais ces progrès s’accompagnent presque toujours de maux nouveaux puisque l’outil est aussi bien une arme de guerre. Tout progrès est ambivalent. C’est encore un constat, et non une explication généalogique. Le problème est reporté. Ailleurs Lucrèce déclare que l’homme est un vase percé, incapable de retenir en son sein le plaisir et la satisfaction, comme s’il existait un vice dans la composition même de l’être humain, une faille constitutive qui le condamne aux illusions passionnelles. On se demandera si cette faille n’est pas la conséquence de l’arrachement de l’humain à la nature universelle, l’oeuvre même du langage et de la culture. Cette hypothèse sera traitée plus spécialement par la modernité, de Rousseau et Freud à Lacan et Lévi-Strauss.

Une telle réponse de type historiciste ne satisfera qu’à demi : elle revient à attribuer au hasard de l’évolution la définition de l’être humain, et donc la cause générale de l’insatisfaction. On ne peut refaire l’histoire. On se contentera de la rectifier. En encore : l’amendement ne se peut faire qu’au niveau de l’individu, capable d’entendre raison et de rectifier sa conduite par la juste connaissance des causes relatives et des remèdes appropriés : étude de la nature et de ses lois (physio-logie), reconversion du désir, éthique de la vie meilleure. Le médecin Epicure ne croit pas aux solutions sociales et politiques. Que chacun devienne son propre médecin par l’étude assidue de la doctrine.

Bouddha refuse tout net de chercher une généalogie, renvoyant tout un chacun à sa souffrance, à ses causes proches et aux remèdes efficaces : « O moines, ce samsâra est inconcevable : on ne peut découvrir aucun premier commencement pour les êtres qui, entravés par l’ignorance et pris au piège de la soif du désir, se hâtent et se précipitent au travers de ce cercle de renaissances ».

Chercher la cause des causes est impossible.  Et puis, à qui cela servirait-il sinon à entretenir le malheur en se déchargeant sur la fatalité, l’histoire, ou quelque dieu pervers. L’univers n’a ni début ni fin, le samsâra est éternel, et c’est à chacun, avec ses propres moyens, de trouver une sortie vers la lumière.