« Elle, regarde la avec ta pensée, ne reste pas là les yeux éblouis,

Elle qu’honorent les hommes plantés dans leurs jointures ;

Par elle ils méditent l’amour, ils accomplissent les œuvres qui joignent,

L’appelant de son nom de Joyeuse et d’Aphrodite.

Personne ne l’a reconnue comme elle tournoie dans les yeux ;

Pas un mortel… »

 

Empédocle, dans les vers précédents, énonçait la loi générale du Tout, qui, dans des bornes infrangibles (peirata), se disloque en multiplicité et se réunit en mesure dans l’Un. Ce mouvement pendulaire est décrit sous les espèces de la lutte éternelle de l’Amour (Philotès) et de la Haine (Neikos). Mais si la Haine est extérieure aux éléments, dissociant les corps et les combinaisons de corps, l’Amour est cette force intérieure, qui au coeur des éléments eux-mêmes, travaille à l’union, à la naissance de combinaisons nouvelles. L’Amour, il est juste de lui donner son nom traditionnel et populaire d’Aphrodite, encore que les mortels s’en fassent une image fort  incomplète et mutilée. Empédocle, en quelques vers, rétablit la vérité en manifestant la pleine nature de la déesse.

 

Aphrodite est « éblouissante » : les hommes la contemplent éblouis, comme fascinés par sa lumière. C’est la représentation traditionnelle des Immortels. Mais ici la déesse semble avoir absorbé en elle tous les prestiges des autres déesses, comme Athéna, Artémis ou Héra. Elle est La déesse par excellence, incarnation symbolique de la puissance divine, unique principe de tout ce qui unit, qui joint, qui crée d’innombrables liens : les liens de Vénus (Lucrèce, lecteur d’Empédocle). Cette « jointure » est présentifiée dans les corps des hommes, comme articulations des parties (« en arthrois »), et entre les hommes, entre hommes et femmes comme attrait et puissance sexuelle.

Elle,  ils la regardent de leurs yeux, mais il importe de la regarder avec le regard de la pensée (« noos ») : seule la pensée peut nous faire accéder à la pleine vérité du principe divin et éternel, à la vision de l’unité des éléments  dans le Tout, à la connaissance de la force d’attraction qui ramasse le multiple dans le mouvement vers l’Un. La philosophie excède et absorbe totalement la représentation mythique. Aphrodite est à la fois objet de contemplation physique et de pensée, tant il est vrai que la connaissance nouvelle s’inscrit à la fois dans le corps et dans l’esprit.

Penser, honorer, agir : Aphrodite enseigne tout naturellement les « œuvres  qui joignent ». Spontanément chaque être va vers le semblable, engendrant le semblable. Elle « tournoie dans les yeux » car elle est aussi bien dans les corps qu’au dehors, travaillant la chair, inspirant sans fin la méditation d’amour.

 « Jetant l’ancre chez Cypris, dans ses havres d’accomplissement » les éléments de la nature engendrent les formes mortelles, leur naissance, puis leur mort, selon l’ordre du grand cycle cosmique. Et ces éléments sont toujours les mêmes :

                                                                                      « Ils sont partout

Ils sont, toujours mêmes, et courant au travers les uns les autres,

Deviennent les choses diverses, qui sont toujours pareilles ».

 

Toujours pareilles (« homoia ») dans le sens où les combinaisons élémentales ne peuvent excéder les bornes du Tout. Car le Tout est toujours  identique à soi, ne pouvant  connaître nul accroissement ni déperdition sans cesser d’être lui-même. Dans sa totalité divine le Tout est le dieu immobile, éternel, incorruptible.

C’est par la contemplation de la pensée que ce Tout est « le Sphairos à l’orbe pur », et non point pour le regard de celui qui, chassé de tout côté, s’égare dans le multiple.

Empédocle nous appelle à la plus haute contemplation, et comme Héraclite avant lui, nous révèle la dimension absolue du Tout, seul objet véritable et éternel de la pensée.

 

---

Lucrèce dira : eadem sunt omnia semper : les choses sont toujours les mêmes. Entendre : non pas identiques, mais toujours de même structure (atomique). En effet rien ne peut venir d'un dehors du Tout qui altérerait la loi de composition des choses. Exclusion des causes surnaturelles.