« Une vie libre ne peut pas acquérir de grandes richesses parce que la chose n’est pas facile sans se faire le serviteur des assemblées populaires ou des monarques, mais elle possède tout dans une abondance incessante ; et s’il lui arrive de disposer de grandes richesses, facilement aussi elle les distribue, en vue de la bienveillance du voisin). Epicure (Sentence vaticane, 67).

Cette possession  intérieure des vrais biens dans une abondance incessante porte un nom : autarkeia : suffisance  à soi. Dans une (in)culture comme la nôtre on ne parle que de manque, de désir illimité, de soif de richesses ou de reconnaissance.  Une insatisfaction universelle ronge le cœur de nos concitoyens, entretient la névrose collective, éternise la culture des passions tristes. Que des populations entières aient de bonnes raisons de se plaindre de l’état actuel du monde, observant le gaspillage et l’arrogance des riches et des puissants, je ne saurais les condamner. Rien n’est plus abject que l’entretien cynique de la misère.  Mais je ne parle pas de cela. Je parle de ceux qui ont le nécessaire, voire le superflu, mais dont  l’existence est rongée par le cancer de l’insatisfaction chronique. Prôner la suffisance à soi est un renversement total de perspective, une révolution éthique.

Autarkeia matérielle : être à l’aise, sans excès ni défaut. Pouvoir satisfaire les besoins essentiels sans avoir à s’aliéner à autrui dans une activité dégradante. Si possible vivre sans travailler, ce qui est tout autre chose que vivre sans activité. Au travail on opposera la création, ou l’action.

L’autarkeia psychique suppose la sécurité. Sécurité de base donnée par la famille, pendant l’enfance, puis la sécurité apportée par la connaissance juste, et les amis. Autarkeia ne signifie point prétention, orgueil, présomption ou mégalomanie. Elle désigne ce régime de liberté intérieure qui assure une connaissance et une maîtrise des désirs, en évitant l’ascétisme sauvage autant que le dérèglement : voie moyenne.

Je reproche à la modernité philosophique d’avoir trop complaisamment glosé sur la dépendance du sujet à l’égard de Dieu, de la société, des structures du langage et d’autrui, creusant dans la subjectivité un abîme de solitude et de souffrance : « le sujet est un signifiant pour un autre signifiant ».  Qui donc pourrait lire une telle formule sans frémir ? Que cela fonctionne ainsi, trop souvent, je  l’accorde, mais est-ce une raison pour en faire un dogme ?  Et que dire de ce « penseur » qui subordonne tout un chacun à la loi de l’Autre ? Ah que toute cette frénésie de culpabilisation me fatigue !

Il faut passer par l’épreuve de la désillusion, faire en soi sa place au réel. Loin de nous accabler cette entreprise de clarification doit nous libérer. Après avoir longuement analysé la servitude de l’homme, Spinoza rédige le chapitre final de l’Ethique sous le titre : de la liberté  humaine. Son projet n’est pas de nous attrister mais de peindre le tableau de l’homme libre.

Cette liberté, cette vie libre, est le fruit d’une conquête, jamais un état spontané. Il faut danser longtemps avant d’acquérir le pas juste, le pas qui danse. De même il faut philosopher longtemps avant de savoir penser. Et cela encore ne suffit pas. Il faut un retournement pour changer la servitude en liberté.