« L’amitié mène sa ronde autour du monde habité, comme un héraut nous appelant tous à nous réveiller pour nous estimer bienheureux » (Epicure, Sentence vaticane : 52).

La ronde tout autour de la terre habitée… nous sommes tous conviés à ce banquet de l’amitié, pour peu que nous soyons capables d’éveil, capables de bonheur. En une simple formule l’auteur ramasse l’essentiel de son message, liant indissolublement plaisir, sagesse et amitié.

On rétorquera que l’amitié est une affection rare qui lie deux personnes, ou trois ou quatre, et qu’elle ne saurait s’étendre sans perdre sa qualité rare et précieuse. Elle implique une intimité longtemps partagée, une écoute et une disponibilité qui excluent le grand nombre, la facilité et la  publicité. On donnera quelques exemples célèbres tirés de l’histoire antique et moderne, on invoquera l’expérience personnelle. On dira qu’elle est le fruit d’une longue complicité affective, de la confiance réciproque, voire même d’une certaine exclusivité qui ne va pas, dans certains cas, sans jalousie. On dira enfin que l’amitié est bien proche de l’amour, avec cependant une réserve, une retenue qui en font le prix inestimable.

Tout cela est parfaitement exact, et valable pour Epicure lui-même. Pourtant il dit parle expressément d’une ronde universelle, qui évoquera peut-être certaines œuvres de Matisse ou de Picasso : la danse heureuse et belle, le cercle mobile et enchanté de la ronde, le sourire des Grâces,  le mouvement doux, sinueux, voluptueux des corps libérés de toute contrainte. Et l’on se souviendra que pour les Grecs l’amitié est une vertu d’excellence, toute éloignée des enchaînements de la passion amoureuse.

Epicure exprime ici l’essence de l’amitié philosophique. Il est remarquable qu’il introduise cette notion entre la définition classique de l’amitié « privée », celle qui lie deux personnes à l’exclusion des autres, et la conception ordinaire des rapports philosophiques, où l’on parle communément de relation entre maître et disciple. Epicure ne parle pas de disciples, il parle des amis, « ceux qui philosophent avec lui », partageant une commune pensée et aspiration à la vie heureuse.  Tous ceux-là ne sont pas des amis intimes, mais ce sont cependant des amis selon le désir de vérité. Ils ont en commun une philosophie de la nature, une conception du vrai et une éthique de la liberté. Et c’est à ce titre qu’ils sont des amis. Jamais, avant Epicure, nul philosophe n’a songé à contester le modèle de la « paideia », cette institution spécifiquement grecque où le maître enseigne le disciple, le « pais », l’enfant, pour le conduire à l’âge adulte dans un rapport privé et hiérarchique. La paideia consistait essentiellement à apprendre Homère, la lutte, la rhétorique et la politique, toutes disciplines qui répugnent à Epicure :

« Equipe ton navire,  ô Bienheureux, et fuis  toute paideia ».

Ce n’est pas tant la science, encore qu’elle soit fort utile à dissoudre les illusions, qui importe ici, c’est surtout le projet commun, virtuellement accessible à tous, de fonder la vie heureuse. Il y a beaucoup d’humanité, de phil-anthropie, de bonté véritable, de souci thérapeutique, d’affection désintéressée dans ce souci de débusquer les causes de la souffrance et d’apporter des remèdes efficaces. Mais cela est réversible, chacun étant l’ami pour l’ami, et ainsi se crée de proche en proche une communauté d’esprit et de cœur qui fait l’amitié philosophique.

Etre ami, c’est aimer. Aimer l’autre en tant que compagnon de route. Mais c’est aussi aimer ce qui fait amitié : le lien qui nous attache tous à cela qui nous réunit.

Les amis sont amis les uns pour les autres et amis sous l’aplomb symbolique du vrai. Aussi n’est ce pas une secte, ni une confraternité. La secte se coupe du monde (section)  et rejette les non-croyants. La confraternité évoque une origine familiale, ou clanique. La paideia est aristocratique. Seule la notion d’amitié apporte cette dimension de commune recherche dans l’ordre du vrai et du bien – epi ton makarismon : en vue de la félicité.