La subjectivité c’est la faille. Cela peut s’entendre d’abord comme séparation intérieure entre soi et la vie universelle, sous la faux du langage (article précédent). Mais cela se vérifie également dans l’ordre de la connaissance. Tout notre savoir s’édifie sur la scission sujet-objet : penser, parler, observer, expérimenter se fait dans l’ordre de la séparation : je me donne un objet dans un champ défini, je l’observe du dehors, j‘en étudie les variables, je cherche à dégager les  relations causales qui en déterminent l’apparition, la manifestation, les effets. Et avec de la chance, si j’accède à un vrai savoir, je peux prévoir : dans telles circonstances les mêmes causes produisent les mêmes effets, ce qui s’exprimera dans une loi, par exemple la loi de la gravitation universelle.

L’essentiel est de bien voir que le sujet de la science est lui-même hors du champ, et même, allons plus loin, créateur du champ d’observation. Ce qui revient à dire qu’il en est à la fois absent (le champ constitué) et singulièrement présent, en déterminant,  hors de soi, la nature du champ, ses limites et les relations éventuelles avec les autres champs. Mais toujours il pense dans l’opposition sujet-objet, hésitant entre une disparition théorique et une souveraine affirmation. C’est ainsi, par exemple, que Durkheim crée l’objet sociologique.

Dans ses développements plus tardifs la science intègre la position du chercheur dans le champ lui-même. Il a pris conscience du fait que l’observateur, par sa position, ou son intervention, non seulement conditionne, mais modifie l’observation elle-même. Du coup la notion d’objet devient problématique.  Jamais on n’aurait affaire à l’objet tel qu’en lui même, mais toujours à un objet déjà construit, élaboré et qui, de plus, évolue au fil de l’observation. On peut se demander, en radicalisant, s’il existe bien un objet, alors que toute la démarche visait à l’objectivité : le sujet se resserre sur soi, sur la certitude de soi, alors que l’objet semble se volatiliser. Heureusement il y a bien des phénomènes qui se produisent, mais on est de moins en moins assuré de leur nature. D’une certaine manière la science rejoint la poésie ! La chose est particulièrement troublante en astrophysique, dans la mesure du moins où j’ai pu en juger à la lumière de certaines présentations d’astrophysiciens patentés dont la verve imaginative était proprement stupéfiante.

On en revient au bon Démocrite : « Quant à nous, en réalité, nous n’appréhendons rien d’immuable, mais ce qui change selon la disposition des corps et des choses qui pénètrent et qui repoussent ».

Mon propos n’est nullement de discréditer la science, que j’honore fort. Je veux montrer la difficulté extrême où nous sommes : nous ne pouvons juger de la valeur de la connaissance faute de critère extérieur à nous. Si, comme chez Descartes, Dieu en personne venait garantir la validité de nos lois la cause serait entendue. Mais il n’en est rien. Depuis longtemps Dieu a raccroché son téléphone. Nous pataugeons dans cette indépassable aporie où le sujet et l’objet s’opposent, sans que nous sachions au juste ce qu’est le sujet et ce qu’est l’objet. Disons que ce que nous appelons objet est un quelque chose d’extérieur inconnaissable et dont nous ramenons la méconnaissance à quelques semblants de savoir. Le réel existe, mais nous n’en connaissons que des effets après coup, dont nous donnons une image qui parle plus de nous que des choses.

Certains rêvent de dépasser l’impasse. Comment ? La mystique propose une sorte de fusion du sujet dans le Tout, que nous pouvons certes expérimenter à l’occasion, mais qui ne fournit aucune sorte de connaissance communicable, qui repose sur l’effusion du sentiment, et parfois, il faut bien le dire, sur une élation pathologique. De telles extases sont vécues par les poètes, elles nous ravissent, et nous déçoivent tout aussitôt. Voir par exemple les superbes développements de Hölderlin dans les premières pages de son Hypérion : l’exaltation cosmique l’emporte au-delà des bornes de la subjectivité, le dissout dans l’illimité de la nature, et soudain l’abandonne. Le sentiment de perte est encore plus vif après tant de sublimes espérances.

La raison ne peut dépasser l’opposition puisqu’elle repose sur elle. Le sentiment nous égare. Que reste-t-il ?  Il nous reste cet humble témoignage de l’expérience. A de certains moments quand nous renonçons à penser, quand nous nous abandonnons au cours du Grand Fleuve, nous sommes au plus près de l’énigme. Sans passion, sans raison, sans exaltation, nous expérimentons cette grande paix qui nous délasse du souci et du travail de pensée. C’est la simple présence de l’être-là où se donne ce que nul ne cherche, et qui s’en va, et qui reviendra peut-être. En tout cas cela n’a rien à voir avec  la connaissance, ni avec le sentiment : il y a, et cela suffit.