Rien de plus attendu, de plus banal que d’évoquer l’énigme du Sphinx, et la réponse d’Œdipe. Sauf qu’on ne remarque pas assez que le Sphinx est une Sphinge, entité féminine. La joute entre la Sphinge et Œdipe se solde par la mort de la première et la victoire du second. L’homme l’emporte sur un monstre femelle qui pourrait symboliser les forces primitives et déchaînées de la nature. L’hellénisme s’édifie sur une rupture fondatrice : il faut repousser les monstres du Tartare, vaincre les puissances titanesques, dégager enfin le vrai visage de l’humanité. Dans leurs dieux olympiens les Grecs contempleront leur propre puissance d’affranchissement, exalteront la beauté et la noblesse d’une humanité libérée des divinités animales, des Minotaures, Cyclopes et autres figures d’épouvante.

Cette libération, cette séparation définitive s’exprime magnifiquement dans le Chœur  de l’Antigone de Sophocle :

« Entre tant de merveilles du monde la grande merveille c’est l‘homme ». Et Sophocle d’énumérer les grandes trouvailles et inventions humaines, l’agriculture, la navigation, le langage et la pensée, les lois et les mœurs, et la justice, et l’injustice. Mais si l’homme est plein de ressources (polyporos) il est tout autant sans ressources (aporos) devant sa propre démesure, tenté par « la criminelle audace », celle précisément qui conduira le héros tragique à la ruine.

Qu’est ce que l’homme,  demande Sophocle, fasciné par le caractère duel, ambigu, ambivalent, bifide de cet être singulier, une exception remarquable dans la nature, une « merveille » et une énigme. Car l‘homme est d’abord une énigme pour lui-même.

Aristote apporte une notation essentielle en déclarant que l’homme est « un vivant possédant le langage » (Zoon logon echôn). Car si par ailleurs on peut aisément ramener l’homme à la nature animale, ce trait l’en distingue décisivement. Le langage est séparation. Il retire le sujet de l’ordre commun de la nature, interposant entre lui et les choses ces mots qui à la fois éloignent les choses, les situant dès lors dans l’ordre de la convention linguistique, et les rendent disponibles par le jeu de la nomination et de la combinaison infinie. On dit que le mot est le meurtre de la chose, en effet, mais c’est aussi, une récupération de la chose, une mise à disposition, une « outilité » de la chose. Les choses perdent leur caractère de nature pour être transmutées en objets désignables, maniables à discrétion, comme éléments discrets d’une combinatoire universelle. D’où la science et la technique, célébrées par Sophocle comme signes patents de l’affranchissement.

Mais cette séparation ontologique opère en l’homme lui-même. Se désigner soi-même c’est aussi une certaine forme de meurtre. Dire « je » c’est s’extraire à jamais de la vie universelle dans laquelle baignait, comme un petit chien, chaque nouveau-né. Dorénavant le sujet devra se désigner, exprimer en son nom ses besoins et ses désirs, se soumettre à l’ordre symbolique et à la loi commune. Dorénavant c’est le langage, comme une implacable nécessité, qui le fera être parlant - et parlé – car s’il est voué à s’exprimer, il ne le pourra qu’au prix d’une intériorisation définitive du langage, d’une reformation de soi, d’une restructuration si profonde qu’il n’aura plus d’accès à l’être qu’il était. Lacan dira que l’homme est un « parlêtre », que « l’inconscient est structuré comme un langage » et qu’en somme il ne peut faire autrement que de se mouvoir dans cette nouvelle réalité symbolique.

Mais alors nous avons les moyens de poser la question centrale, et de progresser vers la solution de l’énigme. Si l’homme n’est plus dans la nature, est-il pour autant dans la culture, à jamais aliéné au langage dans lequel il doit dorénavant affirmer sa singularité ? A défaut de l’être perdu est-il ce parlêtre socialisé, normativé où nous reconnaissons, peut-être à tort, la spécificité humaine ? Etre ou parlêtre ? Chacun voit bien que si l’être est perdu il continue, comme les monstres repoussés dans le Tartare, à geindre, pleurer, récriminer, gronder du fond de l’inconscient, exigeant une impossible reconnaissance. La socialisation n’est qu’apparente, le deuil partiellement inabouti, et les symptômes, paradoxalement, eux qui expriment cette secrète et irréductible douleur de la perte, chacun y tient comme à la prunelle de ses yeux, comme signe d’une irréductible différence, ultime témoignage de la singularité menacée.

L’homme n’est ni un être purement naturel, ni un pur parlêtre. Il n’est ni dans la nature ni dans le langage, il est entre les deux. Ce qui le constitue c’est la séparation indépassable, la rupture sans conciliation, la perte sans réparation, c’est l’entre deux, Spaltung, clivage, faille et béance. Dans le cas de l’homme le réel c’est d’abord cela : distanciation et irréconciliation. Ce réel s’exprime d’abord par un blanc, un trou dans la structure qui fait qu’aucun symbolisation ne peut en venir à bout, ni suturer la plaie. C’est peut –être là ce sur quoi bute la réflexion de Sophocle : le caractère ambigu, ambivalent, bifide de l’homme est l’expression d’un hiatus, d’une incomplétude ui engendre toutes les passions, toutes les inventions et toutes les démesures. A vouloir combler le trou on bascule dans la folie.

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