De l’éternel retour je vois deux versions fort différentes, mais nécessairement liées. Entre les deux la béance du tragique, écartèlement existentiel, inévitable, mais supportable.

Première version : à partir de l’évènement fondateur, initiateur de la structure, nous pouvons déchiffrer les aléas d’une série, la ligne de l’Aïon, comme série des évènements qui se succèdent au cours de la vie, récurrents, semblables en leur essence, toujours déjà passés et toujours à venir, marquant le présent du poinçon de la nécessité. Eternel retour du même (évènement) sous les masques trompeurs de la nouveauté : eadem sunt omnia semper sed aliter (Schopenhauer : les  choses sont toujours les mêmes, mais autrement) . Dans cet évènement du retour nous verrons la marque du réel qui revient toujours à la même place, frappant le sujet d’une sorte d’hébétude, de ne savoir reconnaître, tout en le reconnaissant, ce qui échappe par définition à son emprise. De la sorte il est possible de mener sa vie entière sans accéder à la connaissance de cette nécessité objective-subjective de l’événement comme tel. C’est de cela que témoigne le héros tragique, héros bien pitoyable d’ailleurs, dans son incurable aveuglement, jusqu’à ce que le réel, à la fin, le saisisse et le plonge dans l’abîme. Version mélancolique de l’éternel retour.

L’autre version repose sur un constat, et se contente de le porter au maximum de sa puissance. Quoi qu’il en soit des occurrences de l’événement ,toujours les pulsions, et le désir qui les porte, renaissent de leurs cendres, à nouveau s’épanouissent, imposent la logique de leur retour. Qu’elle soit satisfaite ou déçue, la pulsion ne disparaît jamais.  C’est une étrange machine à vivre : production perpétuelle d’énergie, excitation et stimulation, travail et jeu, exigence infinie, la pulsion survit à tous les échecs, ne se satisfait durablement d’aucune détente, et indéfiniment recommence. Chacun peut vérifier cela dans sa propre vie, et le malheureux lui-même, dans son projet de suicide, obéit encore à l’exigence pulsionnelle. Les pratiques d’ascétisme qui ont cherché à dompter ce maître sauvage ont toutes échoué, parvenant tout juste à opérer un déplacement d’objet. La pulsion est invincible et le mieux que l’on puisse faire est de passer un accord, de pactiser intelligemment avec elle.

L’éternel retour de la pulsion commande l’éternel retour du désir. Mais il vaudrait mieux dire : les pulsions. Pulsions partielles, pulsions d’organe, pulsions d’un corps érogène lui-même multiple, divers et pluriel. Pulsions des corps multiples qui composent cahin caha ce que j’appelle mon corps, gommant par là même les singularités des « individualités corporelles ». A chaque partie de corps érogène ses propres pulsions. L’addition traditionnelle des pulsions orales, anales, phalliques, génitales n’y suffit nullement. Chaque organe, chaque bout de peau, chaque fragment corporel est susceptible de travail pulsionnel. Il est infiniment plus fécond de philosopher sur les pulsions que sur le désir, toujours déjà canalisé, enkysté par la répression culturelle.

Je rêve d’une métapsychologie qui fasse le deuil définitif des idéologies du manque. Plus que d’un sujet désirant je voudrais parler d’un sujet affirmateur. Or l‘affirmation vous la trouverez, bien plus pure, dans les pulsions et leur retour éternel. Elles sont dans l’homme l’élément inéducable, résistant, asocial, sauvage, l’élément affirmatif de la vie comme création continue.

La vie humaine se présente comme la liaison impossible de deux lignes de forces rivales. Les deux sont une expression de l’éternel retour, mais de manière totalement contrastée. A la nécessité de l’Aïon s’oppose le Chronos pulsionnel, à l’événement fatal la résurgence indomptable de l’énergie vitale, à la contrainte la liberté de nature. Lorsque Lucrèce se désole en voyant dans l’homme une brisure, une béance – un vase percé – il exprime profondément ce qu’il en est de la détresse : foedera fati, les liens de la nécessité. Mais il y oppose la splendeur de Vénus toute belle et toujours renaissante : foedera naturai, les liens de nature, entendons les créations imprévisibles, les caprices de la volupté, les innovations pulsionnelles, inassignables et poétiques.

Entre deux versions de l’éternel retour faut-il choisir ? Cela se pourrait si la vie était affaire de logique, de pensée pure. Il n’en est rien. Chacun, placé dans l’intervalle, entre deux forces également invincibles, fera ce qu’il peut pour réduire l’une et  fortifier l’autre. C’est le programme de toutes les philosophies de la libération.