Le temps ne manque jamais. Le présent ne manque jamais.  Cela devrait nous remplir d’allégresse.

Nous disons : le temps me manque, le présent court et s’envole. Diable, mais c’est nous qui courons ! A savoir après quoi ?

On représente généralement le temps comme une droite qui va du passé vers le présent et l’avenir.  Mais on pourrait inverser, et dire : le temps va du futur vers le présent  et le passé. C’est bien ainsi que nous vivons les choses. Le futur est le temps fort, le temps du désir, de l’espoir et de la crainte, et c’est bien vers lui que se porte le regard, vers lui que nous tendons nos efforts. Le futur devient du présent. A peine prenons-nous le temps de nous  en rendre compte que ce présent s’est déjà métamorphosé en passé. J’attendais ton sourire, ô bien aimée, et le voici, et déjà tu es partie, emportant mon amour…

Saint  Augustin écrit : «  Si le présent n’est temps que parce qu’il tombe dans le passé, comment pouvons –nous dire qu’il est, lui qui n’a d’autre cause de son existence que la nécessité de la perdre bientôt ? » Que le présent tombe dans le passé, c‘est une évidence, mais aussi ce n’est qu’une manière de parler, fort mélancolique d’ailleurs, car enfin le présent a beau tomber dans le  passé, ne le voit-on pas renaître indéfiniment de ses cendres, mieux encore ne pas tomber du tout, puisqu’il est toujours là, indestructiblement présent dans sa présence ? Ma sensation actuelle, ma douleur ou ma joie passent, l’instant de cette disposition présente passe, mais certainement pas le présent ! Ne confondons pas un contenu de conscience avec la structure temporelle, qui m’échappe complètement, qui est indifférente à mes états et mes projets, et qui impose cette paradoxale éternité  d’un temps qui passe sans jamais passer !

Ce n’est jamais le même présent, mais en tant que présent il est toujours le même ! Et ajoutons aussitôt : c’est le seul temps réel, celui dans le quel je suis toujours, quoi que je fasse pour le hâter, ou le ralentir. Car je ne ralentis ou ne hâte que mon désir, jamais le temps. La sensation du temps est tout autre chose que le temps, mais cela nous ne le voyons guère. Et si nous le voyions nous nous recentrerions sur le présent, y puisant la substance même de la vie.

Il est dans le présent une dimension d’éternité que Saint Augustin ne veut évidemment pas voir, lui qui s’échine à déprécier le présent pour nous tirer vers la seule réalité qui lui importe : l’éternité divine. Je pense quant à moi, que si l’on veut bien parler d’éternité ce ne peut être que l‘éternité de la nature infinie. 

La nature est l’éternel présent en acte dans l’expressivité infinie de ses modes et de ses créations. Que celles-ci naissent, se développent et meurent,  que d’autres naissent à l’infini, que l’impermanence  soit le régime de toutes les choses n’ôte rien à la présence inconcevable et merveilleuse de la nature éternelle.

Heidegger disait : « es gibt ». Cela est difficile à rendre en français. Remarquons d’abord ce « es », neutre, anonyme et indéfini : cela, ça, quelque chose. Puissance innommable et sublime, qui « donne » («gibt »). Quelque chose donne indéfiniment, inépuisablement. Apeiron inqualifiable. Marcel Conche propose de rendre par : « il y a ». Il y a un univers, des mondes, du temps, des choses etc. Mais le « il y a » ne saurait rendre compte du mouvement, de la genèse de ce que dit le verbe : donner. La vieille idée de natura, naître,  naissance ou de physis, croître, croissance est finalement plus proche de cette intuition, à condition de la dépoussiérer. Les Grecs ont su penser et aimer cette originaire et le chanter dans leurs poèmes. « Peri physeos, De la nature des choses ».

Etre dans le temps, et nous y sommes tous, c’est se condamner à la fuite du temps, à l’insatisfaction, à l’inauthentique d’une existence morcelée.  Faire retour au présent, dans la méditation, dans la promenade sans but, dans la poésie, c’est retrouver la grâce, la gratuité, la générosité d’un présent inépuisable.