Si l'on veut mettre fin à la sotte hiérarchie, dont se repaît la tradition, entre l'esprit et le corps, le conscient et l'inconscient, l'adulte et l'enfant, le masculin et le féminin, il n'est qu'un moyen vraiment radical, c'est de poser un principe antérieur et souverain qui englobe également et égalitairement les deux expressions de la non-dualité originaire. C'est ce qu'avait vu Spinoza : une seule substance infinie qui se déploie selon des deux attributs de l'étendue et de la pensée, également infinis. Groddeck pose le ça comme source absolue, universelle, infinie, et contemple les deux faces de la réalité, corps et âme, avec la même affection et la même reconnaissance. Aucune préséance de l'un sur l'autre, aucune hiérarchie, aucune différence de valeur. Cela modifie radicalement notre vision des choses, et ouvre d'autres perspectives à la thérapeutique.

Remarquons que l'inconscient n'est plus posé, comme chez Freud, comme fondement, comme substance ultime. Il devient un mode d'expression du ça, aussi bien que le conscient. Le ça s'exprime par la voie inconsciente dans la plupart des processus vitaux, physiques et psychiques, mais également dans le conscient, comme adaptation secondaire, connaissance et délibération. La puissance inventive du ça se manifeste par la symbolisation, dont la signification est généralement ignorée par le conscient, mais qui peut accéder à la conscience par l'interprétation analytique. Le symbole est infiniment plus puissant que le concept ou l'idée parce qu'il exprime émotionnellement les véritables motivations du ça. Si l'on peut l'interpréter on pourra aussi agir sur lui, par exemple libérer des forces actives (le rêve, l'énergie sexuelle, l'inventivité poétique) qui liquideront une compulsion d'échec.

Mais l'originalité insurpassable de Groddeck est d'avoir conçu le corps comme une puissance de conservation, d'adaptation, d'invention, de création selon les mêmes lois que les processus psychiques. On y verra à l'oeuvre la dramatisation, la métaphore, la métonymie comme dans le rêve, le mot d'esprit, ou le symptôme hystérique. A sa manière le corps rêve, délire, se moque, fait des lapsus, produit des associations poétiques, symbolise. Encore une fois, corps et esprit développent, selon les mêmes processus de symbolisation, les projets, réticences, goûts et dégoûts, inventions et créations du ça. Le vrai poète, le seul en dernière instance, c'est le ça.

Il ne s'agit pas de réduire le corps à l'esprit, ou inversement l'esprit au corps. Il faut comprendre ce parallélisme comme le déploiement, à la fois libre et nécessaire, de la nature naturante. Dans un tel univers n'est libre que la force qui exprime souverainement la puissance de la nature. Mais cette liberté n'a rien d'un libre arbitre, elle est nécessité de nature. Je suis libre en exprimant ma puissance de nature, je suis esclave, ou malade, ou névrosé en subissant la force externe qui empêche ma force de nature de s'exprimer. Le çà n'est jamais malade, mais le moi le devient sous le poids des contraintes étrangères, des forces réactives qui vont diminuer ma puissance d'agir. C'est pourquoi le corps exprime à sa manière la souffrance, dans un dos exagérement voûté, dans une constipation chronique, dans les spasmes et les raideurs etc. Il faudra écouter, si l'on veut soigner, aussi bien le corps que l'âme, com-prendre la totalité vivante du malade, plutôt que de soigner des maladies. D'où une éthique de la médecine dont on trouvera difficilement, aujourd'hui, de bonnes et nobles expressions.

J'ai moi-même constaté que l'analyse purement psychique se heurte à une impasse. Quand on a tout analysé, ou à peu près tout, de ce qui concerne l'histoire, les symptômes, les associations du patient, l'analyse se met à patiner, les symptômes s'éternisent, et bientôt c'est l'analyse elle-même qu'il faudra déclarer interminable. Voir "l'homme aux loups". C'est que le corps c'est du réel, et qu'on ne saurait longtemps faire fi du réel. C'est même, en toute logique, à ce réel-là que l'analyse devrait ouvrir : réel du corps-esprit, et par de là, à la vérité du ça.