"Te réfères-tu ou non à l'infini"? demande et se demande Jung. C'est, à mon sens, la vraie question de notre temps, et de tous les temps. Il s'avère simplement que cette référence allait de soi dans les cultures traditionnelles, alors qu'elle paraîtra saugrenue, "mystique" ou farfelue à la plupart de nos contemporains. Et pourtant, l'actualité est là qui nous somme de changer d'attitude, et de nous réformer. C'est en ce point que j'estime Jung plus moderne que Freud.

La grandeur de Freud tient à sa position tragique. Il se sait, comme Oedipe dans Sophocle,  "a-theos", abandonné des dieux, seul face au destin, à la maladie et à la mort. Sa thérapie est sans consolation : transformez votre désespoir en malheur banal, et pour le reste "aimez et travaillez" - si vous pouvez, ai-je envie d'ajouter. J'aime cette lucidité, comme dans Lucrèce. Et je défendrai Freud contre tous les maroufles qui veulent salir sa mémoire. Pour autant je ne le suivrai pas jusqu'au bout. Sa philosophie est celle d'un homme du passé, de l'époque où l'on croyait que l'homme était à lui-même sa propre fin, que l'humanité était la nécessaire et indépassable référence des valeurs et des actions humaines (L'Humanité d'Auguste Comte, la Société sans classe de Marx, l'idéologie sociologiste de Durkheim). Pour moi cette conception n'est pas étrangère aux désastreuses applications sociopolitiques du vingtième siècle. Mais comme aujourd'hui personne ne croit plus aux chimères idéologiques l'individu se trouve livré à une solitude sans espoir, entre "la souffrance et l'ennui", entre consommation et dépression. Cela se vérifie, hélas trop souvent, auprès de personnes qui ont cru trouver dans la psychanalyse un sens et une valeur à leur existence, et qui basculent dans le plus âpre nihilisme. Séparation, individuation ne peuvent être les derniers mots du cheminement personnel, encore qu'il faille très évidemment en passer par là, ne pas se dérober et assumer la dimension tragique de l'existence. 

Jung nous invite à changer de référence, à nous détourner du petit moi souffreteux, névrotique et bavard pour faire la connaissance du plus vaste Soi, qui est notre vérité intime et transpersonnelle. J'avoue n'avoir jamais bien compris cette idée du Soi, qui est pourtant dans Nietzsche. Je crains que la glorification du Soi ne préside en fait à une récupération narcissique du moi que l'on prétendait dépasser et qui refleurit de plus belle sous la bannière honorable du Soi. Je préfère nettement le ça de Groddeck, moins maniable, moins ambigü, plus intraitable et récalcitrant, plus sauvage et inculte - plus vrai. Par contre s'ouvrir à l'Infini, voilà qui comble tous mes voeux!

L'Infini fait éclater toutes les barrières de l'individuation, toutes les fixations psychiques ou idéologiques. Voilà une notion qui ne se prête à aucune récupération, aucun manipulation. De l'infini que pourrait-on faire? Rien qui puisse séduire un tyran, un marchand d'illusion, un prêtre ou un dévot. Notion absolument indigeste, sans contenu, sans forme, sans épaisseur - totalement vide! Si vide qu'elle déjoue à jamais toute entreprise, si éloignée de toutes nos petites manigances de terriens suroeuvrés! Vide comme le Tao, ou le Dharma, vacuité totale et définitive!

Ne dites pas qu'il s'agit là de quelque mode orientalistique, d'une japoniaiserie de bazar. En Occident, dès l'Ecole de Milet au sixième siècle, Anaximandre crée cette extraordinaire notion d'APEIRON, le "sans limites", qui fécondera toute la tradition de pensée. Intuition de ce qui dépasse l'intellect, et qui l'illumine, qui peut se penser sans jamais se connaître, qui excède infiniment toutes les représentations possibles sans cesser jamais de les féconder.

Je serais extrêmement affligé que des esprits mesquins cherchent à rabattre cette magnifique pensée au rang de dogme religieux, y infiltrant par la bande la nostalgie des dieux défunts. En quoi, hélas, Jung n'est pas sans défaut. Je veux une conception totalement laïque, séculière, "a-théos" de l'infini, comme l'a conçue la philosophie. C'est le seul recours rationnel possible à l'insupportable solitude des hommes de ce temps.