Evoquant ses existences antérieures Empédocle écrit :

          "Car moi je fus déjà garçon et fille

           Et plante et oiseau et poisson qui trouve son chemin hors de la mer..." .

Plus loin il évoque le malheur, le "pays sans joie" :

           "J'ai pleuré et poussé des cris en voyant le lieu étranger".

Comment entendre ces paroles? Comment ne pas songer à Bouddha évoquant avec la plus grande précision ses incarnations précédentes? Notre esprit rationaliste se raidit d'emblée devant ce qui nous semble une mystification. Peut-être faut-il entendre tout autrement "vie antérieure", qui ne serait pas une donnée chronologique, mais symbolique : dans sa quête de vérité le futur sage rencontre des figures énigmatiques - ici des plantes, des oiseaux, des poissons, renvoyant aux règnes terrestre, céleste et aquatique, et enfin "garçon et fille", transcendant la différence convenue des genres - il se reconnaît en quelque sorte façonné de tous les éléments, relié à tous les êtres de la nature, vivant de tous les genres de vie, y compris les plus infâmes. Car ici l'un "qui souille ses membres d'un meurtre" se rencontre aux côtés "d'un homme au savoir prodigieux" qui voit et annonce l'avenir. 

L'existence antérieure désigne ce que Jung appelait "le temps immense" qui n'est ni tout à fait du passé ni tout à fait de l'avenir, tout en dépassant infiniment le présent. Temps sans origine assignable, sans fin ni signification fixe, temps du hors-temps qui englobe et transcende le temps fini de nos existences mortelles. J'y étais, j'y suis, et j'y serai, alors même que mon pauvre  moi sera de longtemps pulvérisé dans le Tout.

De ce point de vue, holistique et méta-physique, je contiens tous les êtres en moi et ils me contiennent, et tous nous goûtons à jamais une sorte d'éternité transpersonnelle, inaccessible à la raison, évidente à l'intelligence du coeur. Spinoza encore : "nous sentons et nous expérimentons que nous sommes éternels".

Faut-il préciser que tout cela est absurde si nous pensons au niveau du moi, qui naît et qui périt, mais d'une vérité fulgurante pour l'esprit qui se découvre co-naturel à la nature infinie.