Se chercher soi-même c'est chercher le bouddha en soi

     Se trouver soi-même c'est trouver le Bouddha en soi

     Trouver le bouddha en soi c'est s'oublier soi-même

 

J'en suis convaincu de plus en plus, et un peu plus chaque jour : le chemin de vérité mêne à l'oubli de soi. Je veux dire que la quête qui commence par cette question "Qui suis-je?", et qui peut nous torturer assez longtemps, doit trouver un jour une solution. C'est en quoi je pense qu'une philosophie du sujet, telle qu'elle se développe en Occident de Descartes à Heidegger ou Levinas, est à la fois nécessaire et fallacieuse. Trouver dans le sujet une faille constitutive d'où s'origine le désir, creuser cette faille jusqu'à la nausée, ressasser interminablement l'angoisse existentielle, les délices macabres de l'ennui et de l'être-pour-la-mort, voilà qui ne nous libérera de rien. Il en va de même de la psychanalyse selon Freud ou Lacan. 

"Trouver le bouddha en soi", qu'est ce que cela signifie? Que la déchirure subjective, tout en étant réelle - chacun est seul à mourir de sa propre mort - ne doit pas nous empêcher de découvrir un fondement universel qui englobe tous les êtres, les fait naître, prospérer et mourir. Ici "bouddha" est un pur symbole de l'éveil, comme l'indique son nom, par lequel on peut cheminer vers le fondement. Mais on peut choisir un autre symbole, puisque l'essentiel est ce chemin qui doit mener à l'intuition du Tout, qui englobe tout. L'essentiel est que ce symbole soit tout autre chose qu'un pur concept décharné, qu'il mobilise notre affectivité et notre amour, tout en comblant notre intelligence. Spinoza disait : amor intellectualis dei, qui signifie : amor intellectualis naturae. L'amour le plus haut s'adresse nécessairement à la Chose la plus grande, qui contient toute chose.

Dans sa plus haute signification la philosophie sépare et relie. Elle sépare d'abord, car il est nécessaire que le sujet prenne conscience de soi dans sa singularité, s'y reconnaisse et s'y déploie. Les Grecs disent : "Connais toi toi-même " mais ils ajoutent aussitôt : "et tu connaîtras l"univers et les dieux", ce que trop souvent nous passons sous silence. Or cette fin de phrase seule livre l'essentiel, à savoir reconnaître la primauté de l'univers et des dieux. L'ubris, fondamentalement, d'où dérivent tous les maux, c'est la méconnaissance de cette primauté absolue de l'univers et des dieux. C'est en ce sens qu'il faut comprendre : s'oublier soi-même. Cet oubli, dans son sens absolu, c'est la reliaison à ce que l'on n'a quitté qu'en apparence, dans le procès de subjectivation, qui nous paraît à présent fort relatif. La fleur est une, mais elle boit l'eau de la terre et la lumière du ciel.

J'aime évoquer le bouddha, mais autant me parlent Héraclite et Empédocle. Ou Spinoza. Ou Goethe célébrant partout dans son oeuvre le Dieu-Nature. Et Groddeck, quand il énonce cette phrase invraisemblable : "nous croyons vivre (come un moi autonome), en réalité nous sommes vécus par le ça". Car enfin, qu'est ce que le ça, sinon  la réalité tout-englobante dont nous sommes une émanation éphémère, comme sont les fleurs et les cactus. Redécouvrir en soi cette parenté essentielle et indépassable, l'assumer enfin, voilà ce que veut dire "s'oublier soi-même".