IV

                                                   DE LA BARBARIE POLITIQUE

 

Spinoza, indigné par l'assassinat des frères De Witt, rédige à la hâte un pamphlet "Ultimi Barbarorum" et se précipite pour l'afficher. Son hôte l'empoigne de justesse avant qu'il ait pu franchir la porte, et, assurément, lui sauve la vie. C'est le seul événement connu qui témoigne chez Spinoza d'un acte déterminé par la passion, et cette passion est politique. Même le sage peut céder à l'indignation, qui pourtant est une passion triste, tant il est difficile de se contenir et de se déterminer par la raison dans certaines circonstances proprement intolérables.

Est intolérable la dictature d'un autocrate qui se prend pour le nombril du monde, qui méprise le peuple dont il se prétend l'incarnation, qui envoie l'aviation contre les civils, qui bombarde les manifestants, qui dénie à quiconque le droit de penser et de parler, qui fait preuve en toute circonstance d'un cynisme abject en paradant comme un paon, entouré d'une cohorte de prétoriens aussi veules que lui, qui n'engendre, en guise de progéniture, que de tristes paranoïaques assoiffés de pouvoir. Tout cela serait du dernier ridicule s'il n' y avait la tyrannie, le sang et les larmes. Il reste, hélas, quelques sinistres individus de cette trempe de par le monde, sur plusieurs continents, exemplaires pitoyables d'une sous-humanité antéhistorique, chef de gangs attardés d'une période sanglante de l'humanité.

Ce que disent les peuples qui se révoltent c'est que nous devons tous, et partout, abolir les tyrannies du sang, de la meute, du clan, des oligarchies théocratiques ou financières. Car ce n'est pas seulement un tyranneau local qui se voit contesté, c'est à travers lui et ses semblables un régime général de corruption, d'indignité, d'asservisement, de confiscation des pouvoirs, de vol bancaire et financier qui se voit désigné à l'indignation universelle.

On aurait grand tort, à mon avis, de considérer que les révoltes Arabes ne concernent que les Arabes, que c'est là un phénomène purement local et circonstanciel, qui au fond ne nous concerne pas vraiment. Nous nous croyons très fûtés parce que nous vivons en régime "démocratique" et qu'en somme là-bas ils ne font que rejoindre le peloton des pays avancés. Je pense à l'inverse que ce qui se passe là-bas nous concerne au plus près, mais que nous faisons la sourde oreille. Par de là la critique du pouvoir paranoïaque c'est la critique du pouvoir en tant que tel qui s'amorce.

Qui ne voit que le peuple a de longtemps perdu le pouvoir, s'il en a jamais eu, en dehors des périodes où le régime vacille? Qui ne voit que chez nous les élections tournent à la farce, au spectacle permanent, au hit parade pervers et saugrenu? Qui ne voit la corruption institutionnelle, la confiscation des décisions par une oligarchie médiatico-politico-financière? Les mains mises intolérables sur la justice? L'érosion méthodique du pouvoir parlementaire, réduit à une chambre d'enregistrement? L'impuissance et la complaisance funeste du gouvernement à la botte, quand la constitution stipule expressément que le chef du gouvernement gouverne? Où sont les contre-pouvoirs, sans lesquels il n' y a pas de démocratie? Quels sont les vrais pouvoirs qui déterminent, en deçà du cirque politico-médiatique, les choix fondamentaux, l'orientation économique, notre vie de tous les jours?

Peut-être sommes nous présentement à l'aube d'une nouvelle ère, dont nous percevons confusément quelques signes avant-coureurs. La crise politique est sans doute un symptôme parmi d'autres d'une rupture anthropologique : une certaine période va s'achever, une autre va commencer. Cela prendra sans doute beaucoup de temps. Car il ne s'agit pas seulement de destituer quelques dictateurs locaux si les pouvoirs réels restent, intacts, aux mains des oligarchies internationales. C'est une révolution globale, planétaire, écologique, géopolitique et mentale qui s'annonce et dont nous ne pouvons prévoir ni les formes ni les échéances. Souhaitons qu'elle soit progressive, méthodique et pacifique. Mais surtout ne croyons pas que nos pays soient à l'abri de la tourmente.