XIV

                                                  POUR UNE NOUVELLE CIVILISATION

 

 

 

 

"Si l'on considère chaque section de la terre, à tel peuple appartient telle patrie, mais si l'on considère l'étendue globale de ce monde-ci, la terre entière est une seule patrie pour tous, et le monde une seule maison".

C'est dans ces termes que Diogène d'Oenanda, au second siècle de notre ère, s'adresse à ses concitoyens, visant les gens du crû, mais aussi les étrangers qui vivent dans ses murs, et au-delà tous les hommes de "bonne composition", vivants et à naître. C'est ainsi que l'épicurisme antique, à qui on a reproché parfois de se cloisonner dans de petites communautés, de n'être praticable que par des gens rétirés, oisifs et fortunés, s'est ouvert au monde entier, dans un souci "phil-anthropique", pour lutter contre la souffrance et enseigner les voies naturelles vers le bonheur terrestre.

Ce qui est remarquable, en outre, c'est cette conviction que la terre est une, l'humanité une, par de là les différences ethniques et culturelles. Barbares, Romains, étrangers, Grecs, Perses et autres, les femmes comme les hommes, sont invités au banquet de la vie heureuse, susceptibles, en tant qu'êtres humains, de comprendre et de pratiquer la félicité.

En cette époque, la nôtre, travaillée par la réaction politique, tentée par les régressions de toute nature, il m'a semblé interessant de rappeller que l'épicurisme déjà avait développé un sentiment très puissant de la nature comme bien commun inaliénable, fondement irrécusable de l'unité cosmopolitique. C'est à partir d'une physique universelle des corps sensibles que peut et doit se déployer une éthique à valeur universelle.

A notre époque comment toucher le public, sans flagornerie, en maintenant une exigence de sérieux et de rigueur irréprochables, tout en trouvant les paroles justes qui peuvent être comprises par tous?

Je n'ai, quant à moi, aucune solution à proposer. Je pense que les solutions doivent émerger de l'expérience collective. Je souhaite la naissance et le développement de nouvelles organisations hors parti et hors idéologie qui porteraient plus haut la conscience publique, feraient connaître les luttes sur le terrain, approfondissant les analyses, propageant un nouvel esprit géopolitique de par le monde. Internet, qui joua un rôle si considérable dans les révolutions arabes, pourrait être un excellent relais dans les années à venir. Rien n'exclut qu'une autre politique se fasse jour si les citoyens lucides et motivés s'emparent de ce projet et obligent lers gouvernements à changer la donne.

A début de ce mois de mai je constate que Fukushima est déjà oublié. D'autres événements mobilisent l'attention. Il en va ainsi de tout ce qui nous concerne au premier chef. Vitesse et frivolité emportent tout. Il faudra une singulière volonté, un immense courage pour accoucher d'une autre civilisation. Mais c'est au bord de l'abîme, tout recours interdit, que croît le courage