"Si les voluptueux trouvaient dans les objets qui leur procurent la volupté le remède à la crainte des phénomènes, de la mort et de la douleur - et outre cela, les bornes que la cupidité doit se prescrire -, je ne trouverais rien à reprendre dans leur état. Ils seraient heureux par la volupté, sans douleur aucune, ni peine d'esprit". Epicure maxime X, traduction de l'abbé Charles Batteux, 1758)

Cette maxime d'Epicure pose plusieurs problèmes, et les solutions correspondantes.

Remarquons d'abord que la volupté - ici la volupté sexuelle à n'en pas douter - ne fait l'objet d'aucune condamnation morale. Le sexe n'est pas un mal, pas plus que la faim, la soif, ou le sommeil : besoins naturels, et en tant que tels soustraits à toute critique. Cette tranquille acceptation du sexe est commune à toute l'Antiquité. Voir la Théogonie d'Hésiode qui nous présente complaisamment les fornications divines, voir Homère, Sappho, Aristophane et les autres. Epicure lui-même déclare : "Pour moi, c'est assuré, je ne sais plus à quoi reconnaître le bien, si je mets de côté les plaisirs pris à l'amour, ceux pris aux sons et ceux pris aux formes". Et que dire de ces hétaïres converties à la philosophie, qui agrémentaient le séjour des Amis dans le Jardin ? Heureuse époque, sans culpabilité, sans honte et sans hypocrisie!

Le plaisir de la chair est "un bien" en tant qu'il répond à l'appel de la nature : ne pas avoir faim, ne pas avoir froid ou soif, ne pas souffrir de privation sexuelle. Lucrèce déclarera crûment que "le premier vase venu" suffira à soulager les affres de Vénus : venus vulgivaga. Non, le mal ne vient pas de la chair, mais de l'attachement à la chair, de la passion amoureuse, de la dépendance. Aristippe de Cyrène, après Diogène le Chien, résume bien la situation : " Le mal n'est pas de se rendre au bordel, mais de ne pas en sortir".

Mais la maxime dit autre chose encore : la volupté sexuelle ne nous délivre pas de la crainte : crainte des phénomènes célestes, crainte des dieux, de la mort et de la douleur. On peut s'étourdir, s'abrutir de sexe, vient toujours un moment où les angoisses fondamentales remontent à la surface, au petit matin pâle, après une nuit de débauche, quand la chair est lasse et l'esprit accablé. Et puis, il faut bien que la chair fasse relâche. On se noiera dans le sommeil des bêtes, dans le vin, ou la drogue. Et jusqu'où? Comment empêcher la pensée de penser? Encore une fois, non pas par honte ou culpabilité, mais parce qu'il est dans la nature de l'homme de penser. Alors reviennent les questions inévitables : la douleur, la mort, les soucis de l'au-delà, le destin de l'âme...

"Si le voluptueux pouvait trouver la paix il n'y aurait rien à redire..." Même la lubricité déchaînée n'est pas condamnée, ne fait l'objet d'aucune réprobation morale. C'est que la morale est tout simplement congédiée, disqualifiée, totalement étrangère à la question posée. C'est bien cet amoralisme radical qui choquera les adversaires de l'épicurisme. Pour tous les dévots, de toute obédience, l'épicurien c'est le diable : "Crachez sur sa tombe ! ".

La seule, la vraie question c'est la paix du corps et de l'âme. Or la volupté est un bien dans la mesure du besoin. Au delà commence le trouble, l'agitation, la dépendance. Pour se délivrer des craintes de la mort, de la douleur et des états morbides il faut étudier les lois de la nature, comprendre rationnellement les phénomènes, démystifier la mythologie, distinguer soigneusement la connaissance des constructions délirantes de la religion.

L'ethique de la pensée juste délivre l'âme de ses craintes.

Reste la question de la vertu. Dans le corpus épicurien on trouve de nombreuses références à l'équilibre, à la sobriété, la tempérance, le courage, l'honnêteté. Mais attention : la vertu n'est jamais recherchée pour elle-même. Il se trouve simplement que la conduite rationnelle en vue du vrai bien (le plaisir et le bonheur) implique le respect des limites de nature (boire si on a soif, dormir si on a sommeil etc) ce qui recouvre de fait, par pure rencontre accidentelle, la pratique ordinaire de la vertu. L'épicurien est "vertueux" sans intention, sans désir de l'être, sûrement pas par moralité, mais par hasard. Il se trouve en effet que dans la morale conventionnelle certains préceptes ne sont pas complètement irrationnels. L'amoralisme de principe et de fait rencontre parfois, sans l'avoir cherché, la pratique morale conventionnelle. Il ne s'agit pas d'être immoraliste par principe, par plaisir de provoquer comme fait souvent le kunique, non, le chemin de la vie belle et bonne mène tout naturellemnt à une juste appréciation des choses et partant à une conduite de mesure : eudaïmonia.

Etrange philosophie que celle d'Epicure. Décidément inclassable, la seule qui ait fait de la volupté un impératif, mais non de provocation, de contestation, de libertinage, de facilité ou de paresse. La seule "vertu" de l'épicurisme c'est le courage de l'excellence. Tout en se déclarant ouverte à tous, praticable par tous, elle est en fait d'une subtilité rare, de nature à provoquer toutes les confusions. Rapellons simplement qu'en grec "arètè", que nous traduisons par "vertu", désigne en fait l'excellence. Mais il n'est qu'une excellence incontestable c'est celle de la vie menée en justesse et sérénité.